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La Presse 04 avril 1924


les vins de Bourgogne

Suffit-il qu'un vin soit produit en Bourgogne pour être du Bourgogne ?

« Non », répond le Syndicat général des Grands Vins de la Côte-d'Or.

On peut naître à Paris et être nègre; on peut naître à Pékin et n'être pas Chinois. Pourquoi ce qui est vrai pour l'homme ne le serait-il pas pour le vin? Le cépage, c'est en quelque sorte la famille du vin, sa véritable origine, la marque, de sa nationalité, si l'on peut dire.

Seulement, si vous plantez du muscadet en Algérie, par exemple, vous n'obtenez pas du tout un vin semblable au muscadet de Nantes et un cépage vulgaire ne donne pas du grand vin parce qu'il est cultivé dans un grand cru.

Pour le Bordelais, la Bourgogne et autres vignobles renommés, la question du cépage producteur s'est donc posée depuis longtemps. Faisons une hypothèse :

Si l'on plante du céphage aramon à Pommard, le vin que donnera ce vignoble à grand rendement sera-t-il du Pommard ? Malgré l'authenticité certaine de sa provenance, cette appellation d'origine sera évidemment contestée à un tel vin. Mais la question n'est pas légalement réglée. C'est pourquoi le Syndicat Genéral de la Côte-d'Or s'adresse aux Pouvoirs publics en vue d'obtenir un décret ou une loi décidant:

« Que seuls auront droit à ces appellations génériques les vins issus des anciens cépages qui ont donné à ces noms toute leur réputation et leur valeur », à l'exclusion absolue des vins issus des hybrides producteurs directs jusqu'à ce qu'une commission, nommée par les Syndicats intéressés, ait reconnu ceux d'entre eux qui, par leurs qualités, mériteraient ces appellations.

« Actuellement, dit la pétition du Syndicat des grands vins de Bourgogne, ces vins de producteurs directs font une concurrence déloyale à nos vins d'anciens cépages, non par leurs qualités qui n'existent pas, mais par leur grande production et surtout par l'appellation dont injustement ils bénéficient. »

« En continuant ainsi, nous verrons à bref délai la réputation de nos appellations génériques complètement perdue; de ce fait, nos coteaux, où nulle autre culture ne peut être faite, seront abandonnés et incultes, et nos villages deviendront déserts. »

« Au contraire, dans la plaine, les terrains où d'importantes plantations de producteurs directs ont été faites, pourraient être facilement utilisés pour la culture des céréales, comme ils l'étaient il y a quelques années. Que nos législateurs se rendent compte par eux-mêmes, qu'ils visitent les régions de Chablis, d'Arbois et autres, qu'ils parcourent les arrière-coteaux de notre Côte-d'Or, si florissants autrefois, et partout ils constateront une diminution notable de la population de nos campagnes et une augmentation des terres incultes. »

Nous sommes persuadés que le mal ne serait pas aussi grand si, depuis longtemps, des mesures protectrices avaient été prises... Les Associations viticoles de la Marne, d'Alsace, Jura, de l'Yonne et de la Touraine se sont associées à ce vœu.

Les appellations génériques Bourgogne, Touraine, etc., sont employées pour tous les vins récoltés dans ces régions, quels qu'ils soient. Il arrive que les consommateurs soient surpris, même quand ils s'approvisionnent directement à la propriété, de voir combien le vin que le producteur lui-même leur envoie diffère de celui qu'ils attendaient. Ils ont la garantie, absolue de l'authenticité du produit, mais c'est tout. Le vin qu'on leur livre est authentique et, pourtant, fort différent de celui du cru dont il porte le nom. C'est que ce vin provient d'un cépage autre que les anciens plans cultivés dans le pays d'origine.

Pour mettre fin à cet abus, le Syndicat Général des Grands Vins de la Côte-d'Or réclame une loi ou un décret. Puisque la législature est à sa fin et qu'on n'a plus de temps de voter une loi, pourquoi ne pas régler an plus tôt la question par un décret, dont l'élaboration vaudrait à notre nouveau ministre de l'Agriculture une immédiate popularité? Tout en donnant satisfaction aux viticulteurs de la Bourgogne, de la Champagne, de l'Alsace, de la Touraine et du Jura, il ne satisferait pas moins les consommateurs parisiens.

F. Brasseur.