| L'Œuvre 04 avril 1924 |
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DANS LA BAIE DE SAINT-MALO
Elle s'était retirée si loin naguère, la mer, que les hommes avancèrent à pied sec sur son sable. Les seigneurs, qui, pour la contenir, avaient dressé une digue en pierres plates longue de plusieurs lieues et haute de vingt coudées, riaient de la voir partir. Et les pêcheurs enhardis plantaient leurs pieux à filets à plus de huit cents mètres du rivage. C'était le bon temps d'une facile conquête. Les vieux, à la peau tannée par l'embrun, content comment, sur Méloir-des-Ondes, le père Lefos, un brave homme, construisit une digue plus avancée, il y a septante années, et, rassuré par cet ouvrage énorme, démolit l'ancienne digue pour placer sa ferme sur le graspolder. On ne craignait pas alors les fureurs de la mer. On la croyait matée pour toujours. Puis voici que la marée s'enfla plus que de coutume. L'indomptable retrouva des forces pour assaillir les nouveaux pâturages et l'autre année, ayant mangé la digue, elle noya quatre-vingt-dix hectares, que Mme Saqui, sœur de M. Stern, avait rachetés aux héritiers Lefos. Ce fut la brèche qu'on n'aveugla jamais et qui n'a plus cessé de s'agrandir. Par ce trou, la mer lança son écume et emporta le galet en creusant chaque jour une ouverture plus large. Aujourd'hui, le jusant touche à la route nationale et demain, quand la hauteur des eaux atteindra 113 mètres, le chemin de fer de Paris à Dinard et ses embranchements de Saint-Malo et de Brest seront à leur tour submergés. Alors les cultures seront anéanties. Les pierres des maisons, attaquées par la lame, se descelleront et les murs tomberont. On pourra compter par millions de francs les dégâts, murmure M. Martain, maire de Saint-Maloir. M. Poivret, son collègue de Saint-Benoît, étend le bras et, d'un geste circulaire, trace les limites démesurées du prochain désastre. L'eau, dit-il, une fois entrée, ne pourra plus sortir que par un seul bief. Il lui faudra des semaines pour s'écouler. Cependant, on paie pour l'entretien, ajoute le maire d'Hirel. Tous les propriétaires, en effet, versent 8 francs par an et par hectare à l'Etat pour l'entretien des ruisseaux d'écoulement et des digues. Mais où passe tant d'argent? Par-ci par-là, on observe le labeur d'un ouvrier cureteur qui nettoie un ruisselet. Quant à la digue, rien n'est fait pour elle. On n'a pas relevé le caillou tombé à Méloir et la brèche reste ouverte. A Hirel, sous le galet rond, l'affouillement du sable dépasse quatre mètres et la catastrophe devient inévitable. Qui cela concerne-t-il? On ne sait pas, au juste. Les Digues et Marais ? Le Département ? L'Etat ? La somme est grosse et, s'il fallait réparer le tout, exhausser même d'un mètre ou deux l'ancienne digue comme il conviendrait, où s'arrêterait-on ? Cependant le danger devient pressant. Hier, la mer était d'huile; ce matin, un âpre vent d'est la rebrousse rudement, et elle crache de l'écume. Il y a un moyen de parer au plus pressé il faut en toute hâte combler le vide creusé devant la ferme des Niels et le moulin Saqui. Ainsi, pour une centaine de milliers de francs, au lieu de trois ou quatre millions, on protégerait toute une contrée prospère et l'on mettrait à l'abri des dommages des bois, des champs, du blé noir, de l'avoine et des genêts fleuris. Mais c'est une question de minutes. Demain, le préfet et l'ingénieur en chef du département quitteront Rennes dès l'aube en automobile et viendront conférer avec les autorités locales, à Saint-Benoît. Il faut qu'ils décident tout de suite des mesures à prendre. Il y avait déjà à craindre, par ici, les artilleurs qui veulent tirer le canon et les bombardiers aériens qui veulent laisser tomber des obus. Il y avait aussi l'ensablement criminel du mont Saint-Michel. Et voici que le rocher qui supporte l'orgueilleux tombeau de Chateaubriand se désagrège. On ne peut plus tergiverser. Il faut réparer le rempart démoli par la mer avant que la marée emporte toutes les pierres vers le large. EMMANUEL BOURCIER: |







































































