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Le Provençal de Paris 20 avril 1924


 lettre de Frédéric Mistral

Une lettre de Mistral
Mardi dernier, il s'est vendu, à l'Hôtel Drouot, parmi un grand nombre d'autographes de personnalités célèbres, une très intéressante lettre de Mistral, adressée «à un confrère», disait le catalogue. Nous avons pu avoir la copie de cette lettre dont il sera facile à beaucoup de nos lecteurs, de deviner le destinataire, qui a laissé un nom très aimé dans les milieux militants de la renaissance méridionale.

Maillane, 12 janvier 1878.

Mon cher confrère,
«Je voudrais bien vous complimenter sans restriction sur le deuxième essor de la Lauseto, mais je suis forcé d'y relever encore certaines acrimonies injustifiables.

Vous vous plaignez surtout des fêtes où le Félibrige et les évêques se trouvent mêlés et vous faites entendre que tout cela est la suite d'un abominable complot clérical organisé par les pauvres félibres de la première phase. Allons au fond des choses et vous verrez qu'il n'y avait pas là de quoi incriminer des collègues qui ne vous ont pas, que je sache, traité jamais en ennemi...

L'archevêque d'Avignon donne une statue à la cathédrale d'Apt, la ville d'Apt organise une fête pour l'inauguration de ce monument, l'édilité du pays alors radicale convie le Félibrige à cette fête. La maintenance de Provence, régulièrement assemblée, accepte l'invitation et vous trouvez qu'il y a là quelque chose d'extraordinaire?

En second lieu, le Parage de Montpellier célèbre l'ouverture de son école; il invite Mgr de Cabrières à la cérémonie, tout se passe très bien, très dignement ou très honorablement pour la cause félibresque. Mais en quoi les dangereux félibres d'Avignon sont-ils répréhensibles là-dedans ? L'école de Montpellier dont vous êtes un des plus vaillants cepoun, n'a-t-elle pas fait librement ce qu'elle a voulu?

Et cette formidable conspiration des Avignonnais avec le père Cardi, le Pape et Victor-Emmanuel!... Croyez-vous que cela soit bien amusant de se voir traiter ainsi de Turc à More pendant 296 pages? Et pensez-vous que cela fasse beaucoup avancer la cause?

A propos de cause, vous dites clairement dans une note que la "causo félibrenco" n'est pas autre chose que la fédération du Midi. Quelle que soit ma pensée là-dessus, je n'hésite pas à vous dire que vous n'avez pas mission de faire une pareille déclaration politique. Le Félibrige, vous le savez bien, a bien assez à faire pour le relèvement de sa langue, sans s'occuper directement d'autres visées. Après une déclaration comme la vôtre, il devient impossible de nous servir désormais publiquement de cette formule ("la Causo") parce que tout de suite nous nous transformons en société politique, et cela ne doit pas, ne peut pas être.

Au moment où je lisais dans le livre d'un confrère ces pages d'agression et de défiance qui, en définitive, m'atteignent plus ou moins, les élections communales avaient lieu dans mon village et, chose peut-être unique, dans le dernier scrutin de France, le Capoulié dou Felibrige était porté sur les deux listes ennemies (blanche et rouge) et élu à l'unanimité des voix, ce qui me prouve que les témoins de ma vie, mes compatriotes, rendent justice à ma conduite et à l'impartialité de mon patriotisme. Mais en voilà de reste avec ces discussions désagréables.

Il m'est plus doux de vous dire combien j'ai été ravi de l'exquise poésie de Dulciorella: Viviane et Merlin. Par cette création si idéale, si touchante, si pure, incarnée dans une langue si correcte et si riche, Madame de Ricard s'est placée au premier rang des poètes félibresques et il me tardait de vous l'écrire. C'est aussi l'avis de ma femme qui me charge de transmettre à la félibresse de la "Lauseto" son admiration la plus sympathique.

Je vous serre la main sans rancune et vous prie de croire quand même à mes meilleurs sentiments de confraternité.

F. Mistral.


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