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UN VŒU DE M. GEORGES COURTELINE
Sur une signature de Molière
Il nous semble, au moment où nous vivons certaines minutes heureuses, que nous les avions toujours attendues; la joie serre un peu notre gorge; et nous ne chercherions pas à cacher notre trouble, si une sotte vanité ne nous y obligeait. Pourtant on comprendra bien l'émotion qui nous étreignit lorsque, tout dernièrement, au hasard d'une conversation, M. Georges Courteline voulut bien nous parler de Molière.
Nous étions auprès de lui dans son cabinet de travail ; le nom de Célimène fut prononcé et l'« humanité » de ce personnage déconcertant et complexe fut éclairée soudain par cette simple phrase:
J'ai toujours pensé, nous dit l'auteur de La Conversion d'Alceste, que Célimène était vierge, mariée sans doute à douze ou treize ans comme beaucoup de fillettes de la haute société en 1666; puis mise au cou- vent le soir même de ses noces ; et n'ayant jamais revu son mari!
Brusquement, avec la fougue et la foi qui lui sont coutumières : J'ai mis des mois, nous confia-t-il encore, à rechercher lequel l'emportait, de Tartuffe, du Misanthrope ou de l'Ecole des Femmes. Mais, si je procède par élimination, c'est toujours au Misanthrope que j'aboutis; je le connais par cœur, je pourrais le jouer...
Malgré cette préférence, M. Georges Courteline n'en admire pas moins les autres comédies de Molière; il s'écria : Tartuffe! en voilà un morceau, mon Dieu! Et George Dandin! C'est du comique, et du vrai, du comique à fondre en larmes. Sa voix se fit un peu plus grave tandis qu'il ajoutait : Vous rappelez-vous la dernière phrase du Mari confondu : « Lorsqu'on a, comme moi, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu'on puisse prendre, c'est de s'aller jeter dans l'eau, la tête la première ! » Il resta un moment rêveur, puis, revenant au Tartuffe : Il y a un détail que je n'ai jamais compris, c'est le mendiant qui a un laquais à part cela, cristi, quelle admirable chose!
Des propos s'entre-croisèrent. Aux comédies de Molière, les tragédies de Corneille et celles de Racine furent opposées. M. Georges Courteline riposta: - Je vous l'ai dit souvent : il est bien difficile de déterminer où le génie commence. Pour moi, c'est quand cela vous donne un coup de pied dans le ventre. Eh bien! en lisant Molière, j'ai eu cette sensation presque tout le temps; en lisant Racine, jamais. Quoique j'admire Polyeucte, le Cid et Cinna, je trouve que Molière est bien plus considérable que Corneille. Peut- être, au fond, ai-je tort? C'est possible. Nous ressemblons tellement à des miroirs qui reçoivent une image!
Une interruption se formula: Corneille n'a-t-il pas exercé son influence sur Molière au moment où celui-ci écrivit son Amphitryon? Jamais de la vie, déclara vertement M. Georges Courteline. Rien dans l’œuvre de Corneille n'est comparable à la scène de Sosie et de Mercure, au premier acte, ce premier acte où il n'y a pas un mot à changer. Est-il une tirade aussi parfaite que le monologue de Sosie avec sa lanterne Qui va là? Heu! Ma peur à chaque pas s'accroît... »? Assis sur sa chaise, mimant et riant, M. Georges Courteline récitait les vers inoubliables. Tout à coup il s'arrêta et reprenant le ton de la discussion :
Molière, affirma-t-il, est, avec le père Hugo, le plus grand accident qui soit arrivé! Quel malheur qu'il soit mort si jeune; bien que ses dernières pièces ne soient pas les meilleures, il avait encore quelque chose à dire ! Nous avons essayé de rapporter jusqu'ici, tels qu'ils se succédèrent, les propos de notre Maître. Notre désir est que nos lecteurs aient un peu l'impression d'avoir été auprès de nous, à son côté.
Au bout d'un instant, M. Georges Courteline souleva un point d'histoire littéraire Jamais, reprit-il, le mystère de la correspondance et des manuscrits de Molière, dont on n'a pas retrouvé une ligne, n'a pu être élucidé. A ce sujet, laissez-moi vous conter un souvenir il y a une quinzaine d'années, j'étais allé à Grenoble et j'y avais fait la connaissance d'un cousin germain de Claude Terrasse, archiviste départemental. Un jour il me pria de l'aller voir à son bureau. C'était une large pièce ; aux murs, des livres, des dossiers, des cartons. Il monta sur une échelle, descendit un dossier, ouvrit une page et je vis un acte Ide naissance d'un enfant de Mlle de Brie portant la signature de J.-B. Poquelin ayant servi de témoin, ainsi que d'autres acteurs de l'Illustre Théâtre (1). Cela, il faut que vous le disiez Je voudrais que le nécessaire soit fait afin que cette feuille soit détachée, remplacée au besoin par une photographie dûment authentifiée, puis envoyée à la Comédie-Française où elle serait enfin à sa véritable place.
A notre tour, nous prions tous ceux qui consentent à mettre leur intelligence et leur influence au service des lettres françaises, de s'associer à ce vœu et de faire obtenir satisfaction à ceux qui, comme M. Georges Courteline, gardent la religion de Molière. Nous ne sommes pas assez riches en autographes de Molière pour négliger une pareille aubaine et pour que la signature dont l'existence vient de nous être révélée reste enfouie dans un carton.
Tandis que nous prenions congé quelques instants plus tard, M. Georges Courteline nous tendit un petit volume qu'il nous conseilla de feuilleter. C'était La Conversion d'Alceste, tirée à 50 exemplaires par les soins de l'Imprimerie Nationale et, détail particulier, en tous points conforme à la première édition du Misanthrope.
Quelle belle idée d'avoir édité comme le fut Molière, celui de nos grands écrivains. qui lui ressemble le plus.
Léon Deutsch.
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