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L'Oeuvre 20 avril 1924


le port de Talmont

On va nous doter à grand renfort de millions ... d'un port inutile

M. Poincaré, qui veut faire des économies, devrait lire l'OEuvre avec attention. Il aurait pu y trouver récemment l'exposé de l'absurde dépense de 15 millions engagée à Cherbourg comme première tranche d'un projet qui en coûtera 150 à 200, sous prétexte de construire, aux Mielles, un nouveau port de commerce dans cette rade «d'escale» qui contient déjà le port abandonné du Homet.

Et voici qu'on va engager une autre dépense de 30 millions, dont 14 demandés directement à l'Etat comme première tranche d'un projet qui coûtera 100 millions et davantage. Il s'agit cette fois de construire un nouveau port d'escale sur la péninsule sablonneuse du Verdon, en Gironde, alors qu'un port «de commerce» soulageant Bordeaux ferait beaucoup mieux l'affaire de la France.

Cette histoire du Verdon vaut celle des Mielles; c'est, au surplus, le même entrepreneur qui effectue les travaux. Et il est bien fâcheux que les sommes considérables ainsi englouties dans la mer servent davantage des intérêts particuliers que ceux de la collectivité.

Au Verdon, les choses ont traîné longtemps. C'est M. Millerand, alors ministre des Travaux publics, qui engagea la première escarmouche en 1910. Depuis, la politique ne cessa plus de s'en mêler.

On avait projeté alors d'établir en rade foraine, par de maigres fonds de 7 à 11 mètres, un warf de 349 mètres de long en pleine mer et relié à la terre par une longue et fragile passerelle. Sur cette passerelle eût circulé un petit train qui, ensuite, aurait eu à parcourir 175 kilomètres pour contourner Bordeaux et rattraper la grande ligne de Paris.

Et parce qu'on avait décidé cela en 1910, M. Henri Lorin, député de Bordeaux, comme M. Brindeau, sénateur du Havre, tous deux rapporteurs de la question, se montrèrent favorables à sa réalisation en 1924. Rien de ce qui est survenu entre ces deux dates ne leur parut suffisant pour empêcher de faire une sottise.

Il y avait eu pourtant des protestations d'usagers, de capitaines au long cours et de pilotes. Il y avait eu sur la mer des navires de plus en plus grands, réclamant des ports de plus en plus profonds. Il y avait eu la guerre. Et la guerre avait amené dans la Gironde, en 1917, les Américains à la recherche, sans aucun parti pris politique et sans aucun esprit de clocher, du meilleur port de nos côtes.

Ils l'avaient trouvé dans la Gironde. Ce n'était point Le Verdon. C'était, un peu en amont, une bourgade de 50 habitants, possédant tout ce qu'il fallait pour utiliser à peu de frais un port naturel avec des fonds de 29 mètres, où 6 navires de 170 mètres ou 4 de 250 mètres eussent pu accoster sans se gêner. Ce port là, c'est Talmont. Ils s'y installèrent, puis l'armistice les délogea. Mais ce qu'ils avaient découvert ne devait plus servir à personne.

La Chambre de Commerce de Bordeaux tenait à posséder Le Verdon - dans la Gironde - et repoussait Talmont, en Charente-Inférieure. En vain lui démontrait-on que les pratiques Anglais, pour accaparer le transit maritime, préféraient créer à Falsmouth un nouveau port en eau profonde que d'améliorer leurs anciens ports: c'était plus utile et moins onéreux. En vain prouva-t-on que Talmont aurait une profondeur de 15 mètres alors que New-York n'avait que 12 m. 50, Hambourg 10 mètres et Brest 9 mètres.

La Chambre de Commerce bordelaise s'arrangea avec celle de La Rochelle pour que la Charente-Inférieure, bénéficiant de travaux à La Pallice, abandonnât Talmont, et le tour fut joué. M. Le Trocquer en personne n'y vit que du feu, lors de sa visite en 1923. Le vote parlementaire fut acquis et Le Verdon va recevoir des ouvriers...

Nous posséderons un port inutile de plus. Ft nous le paierons, comme nous avons pavé les autres...

EMMANUEL BOURCIER.


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