On construit beaucoup à Paris Mais surtout, hélas ! des locaux industriels et commerciaux
La construction, si dédaignée depuis la guerre, paraît retrouver la faveur qui a longtemps fait considérer l'opération comme le placement par excellence des pères de famille. De tous côtés, aussi bien à Paris que dans les environs de la capitale, les maçons ont repris leur truelle, des chantiers étalent le réconfortant spectacle de leur activité.
Ce sont ici de nouvelles maisonnettes ou de plus confortables pavillons qui peuplent les espaces libres des banlieues et viennent grossir l'avant-garde du plus grand Paris de demain; là, des immeubles qu'on surélève d'un ou deux étages, selon la solidité des murs; plus loin, de hautes bâtisses qui réalisent tous les perfectionnements du confort moderne. Chacun applaudit à cette levée de truelles qui seule peut mettre fin à la crise du logement.
Pour apprécier l'importance de ce mouvement, il convient d'en considérer l'étendue que précisent, uniquement pour Paris, les chiffres suivants :
En 1913, il a été construit à Paris 1.849 locaux d'habitation, comportant 6.859 étages. La guerre a arrêté net cet essor de la construction. En 1915, on n'enregistre que 56 constructions nouvelles, augmentant de 199 étages les locaux offerts aux Parisiens. Le mouvement de la construction, en ce qui concerne les locaux d'habitation, se ralentit d'année en année:
105 étages nouveaux en 1916; 89 en 1917; 50 en 1918. L'armistice marque un léger réveil dans le goût du moellon. Le nombre des nouveaux étages qui offrent l'espoir d'un gîte à tant de candidats locataires passe subitement à 413 en 1919; 561 en 1920; 673 en 1921. Si on compare ces chiffres avec celui des constructions enregistrées, on se rend compte que cet accroissement est dû en grande partie à des surélévations.
Les capitaux hésitent encore à s'engager dans la bâtisse. Ce n'est guère qu'en 1922, qu'à la faveur d'un régime plus libéral pour les nouveaux immeubles, tenant compte de l'aggravation des prix imposés à la construction, on voit à la fin s'achever les grands immeubles dont la guerre avait suspendu les travaux et s'édifier de nouvelles bâtisses de six et sept étages, apportant chacune un contingent appréciable de nouveaux appartements. C'est ainsi que pour 547 nouvelles constructions, Paris enregistre un appoint nouveau de 1.589 étages offerts à l'habitation. Ce nombre passe à 2.855 en 1923 pour 727 constructions. Il s'annonce comme devant être largement dépassé cette année.
Pour les deux seuls premiers mois de l'année on enregistre déjà 141 constructions nouvelles comportant un total de 656 étages, ce qui montre que les maçons travaillent surtout à la construction de hauts et grands immeubles, Si cette activité se maintient et on a des raisons de penser qu'elle va s'accentuer, la fin de l'année verra Paris doté de 4.000 étages nouveaux au minimum à usage d'habitation, ce qui représente les trois quarts environ des étages créés pendant les meilleures années d'avant guerre.
La crise du logement serait en grande partie résolue si tout l'effort de la construction se portait sur les locaux d'habitation: Il n'en est toutefois pas ainsi.
C'est la création des locaux industriels et commerciaux qui accapare l'industrie du bâtiment dans des proportions inconnues avant guerre. Paris tend de plus en plus à se transformer en une cité de buildings, en un centre trépidant d'affaires, accaparé par le commerce et l'industrie.
L'exode vers les quartiers de la périphérie, la zone des fortifications aménagée ou vers la banlieue sera pour les Parisiens de l'avenir une chose inéluctable et d'ailleurs à encourager.
Quelques chiffres suffiront pour préciser la transformation qu'à ce point de vue subit Paris, et que le changement de la physionomie des boulevards, puis de l'avenue de la Grande-Armée, et enfin de l'avenue des Champs-Elysées elle-même, faisait, d'ailleurs, pressentir. Le nombre des nouvelles constructions à usage de locaux industriels et commerciaux s'est élevé, en 1913, à 107, comportant 128 étages. Le mouvement de ce genre de constructions s'est maintenu en 1914, où on a noté 109 constructions et 165 étages; il a considérablement fléchi en 1915, mais, dès 1916, on enregistrait son réveil qui, après s'être affirmé en 1917 et 1918, accusait, dès 1919, une progression formidable.
Le nombre des nouveaux étages industriels et commerciaux, qui n'était que de 128 en 1913, atteignait 702 cette année-là; passait à 920 en 1920 (contre 561 étages à usage d'habitation), s'établissait à 541 en 1921; à 716 en 1922, et à 828 en 1923. L'année courante va battre tous les records.
Pour les deux premiers mois, il a déjà été construit 96 buildings comportant 184 étages de locaux industriels et commerciaux, ce qui, si ce mouvement se maintient, nous vaudra, à la fin de l'année, 576 buildings nouveaux et un total de 1.104 étages, mais cela ne nous procurera, hélas ! pas un logement de plus.
A. VÉRAN.
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