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Le Provençal de Paris 27 avril 1924


on se plaît à créer un troisième sexe

LA MODE

Nous ouvrons aujourd'hui une nouvelle rubrique : dorénavant, notre aimable collaboratrice, Mlle Suzanne Fournier, nous donnera, de temps à autre, de brèves notes sur la mode. Nous sommes convaincus que nos lectrices les liront avec le plus vif plaisir.

Mille détails différencient les modes; un cependant, les caractérise: c'est la place de la taille qui varie d'une époque à une autre. Sous le Directoire, par exemple, temps galants où l'on aimait voir briller chez la femme les attributs charmants de sa féminité, la ceinture se plaçait sous la poitrine, de manière à faire ressortir et à mouler les formes.

Depuis 1921, la taille se déplace vers le bas, et l'on se demande où elle aurait fini par se trouver, si l'on n'avait rien trouvé de mieux que... de la supprimer. On ne la marque plus, ou presque, et l'on atténue ces mouvements drapés, si gracieux cependant. On fait les robes toutes droites, d'une seule tenue, agrémentées de volants en forme dans le bas qui s'évase. Les toilettes, simples par la forme, sont très riches par le tissu et les ornements. Les broderies de perles, de strass, de soie, d'or et d'argent, les applications de dentelle, les garnitures de galons de couleur et de passementerie font de nos robes, peut-on dire, de véritables œuvres d'art. Les robes de bal sont des robes de fée. Sous les lustres étincelants qui font scintiller leur riche parure, les femmes semblent être vêtues d'étoiles.

En noire siècle de sports, on se plaît à abolir ce qui, disent les messieurs, fait notre principal charme, et à créer un troisième sexe. Les femmes d'aujourd'hui aux cheveux courts, minces et longues, plates et... sans enfants! ne font-elles pas songer aux blonds Ephèbes de jadis? Il semble qu'on revienne à l'allure poitrinaire, maladive des romantiques. En tout cas, ce qui plaît, c'est un genre garçon» qu'accentue la réapparition du boléro. Attaché à la robe, ou pouvant s'enlever comme une jaquette, ouvrant sur un plastron blanc agrémenté de boutons et accompagné de poignets rappelant les manchettes masculines, il donne à nos femmes du XXe siècle un air mâle qui ne messied pas avec leurs théories.

Cependant certains vaporeux détails viennent adoucir nos toilettes plutôt... énergiques. C'est ainsi que, légère comme la brise qui passe et qui la soulève, aérienne, telle le zéphyr contre lequel elle protège, l'écharpe de tulle enroule autour de nous ses gracieux volutes, en cette saison traîtresse.

Les robes noires ou noir et blanc continuent à se porter, quoique faisant un peu deuil. On les égaie par des broderies de couleur, des collerettes, des liserés, des rubans. L'intérieur des vêtements est aussi riche que l'endroit. On orne les manteaux fantaisie de parements et cols en tissus d'or ou d'argent. Et le rouge pose un peu partout sa teinte chaude. Le crêpe, tous les crêpes légers et chatoyants s'harmonisent avec le renouveau, et le crêpe batick si artistique fait de superbes chemisettes et des pochettes délicieuses.

La lingerie de nos coquettes est rose, mais non rose uni. Il est de ravissants dessous en crêpe de Chine ton dégradé allant du rose foncé dans le bas, au rose pâle, pâle comme la chair, vers le haut; ce qui fait que la femme émergeant de ces suggestifs «dessous» a bien l'air d'être la fleur vivante que chantent les poètes, fleur embaumée, car l'élégante a toujours son parfum personnel.

Les petits chapeaux ornés de broderie rococo, de motifs en pailles de couleur, de plumes et rubans cirés, de rubans cloutés d'acier, sont très en faveur. Mais, tels de volumineuses fleurs précoces, les grands chapeaux de paille, de dentelle de paille, de picot, de bankok, garnis de floraisons champêtres, de fruits et de fleurs en soie, vont régner.

La mode d'aujourd'hui laisse une large part à l'initiative de chacune. Une femme élégante se crée un type et s'habille selon le caractère de sa beauté, en suivant avec intelligence et goût les directives de la mode, cette ligue moderne d'un amusant déguingandé et d'allure quelque peu garçonnière que nous, imposent les couturiers.

Suzanne Fournier.


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