| L'Éclaireur du dimanche 27 avril 1924 |
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L'URNE Comédie en deux actes Reprise tous les quatre ans environ ACTE I (Côté Jardin) Laissez-le dormir! répondait imperturbablement Colas à toutes les questions. Il se repose de n'avoir rien fait pendant quatre ans ! murmuraient les électeurs éconduits. Bientôt le député, après une toilette sommaire, arriva à son devant en se frottant les mains. Alors, qu'est-ce que l'on dit dans le pays? demanda-t-il à son jardinier. Pas grand chose, répondit l'autre, sinon que vous ne venez pas assez souvent, vu que les voyages ne vous coûtent rien. Il haussa les épaules et s'excusa, prétextant les commissions, les interpellations. Si vous saviez, quelle vie, mon pauvre Colas, pas une minute! Dame, faut ben gagner votre mois !.... La conversation allait continuer, quand un violent coup de sonnette l'interrompit. Bon! Laissez la porte ouverte, je veux recevoir tout le monde, ordonna le député. Colas obéit et se trouva devant trois quémandeurs. Les v'la qu'arrivent par bandes à c't'heure, se dit-il, va faire chaud aujourd'hui ! Ce fut, jusqu'au déjeuner, un défilé interminable de récriminations, de demandes, de promesses. M. Bourdin prenait les noms, accumulait notes sur notes et l'entretien finissait toujours par une cordiale poignée de mains accompagnée de la phrase traditionnelle : Comptez sur moi, comme je compte L'après-midi, ce fut le tour des sociétés, des délégations, des bouilleurs de crû; il fallait goûter à tous les fûts et caresser tous les futurs candidats au concours agricole. Cette existence de surmenage dura huit jours, sans paix ni trève pour le malheureux honorable. La plupart de ses électeurs ne le considéraient-ils pas comme l'être omnipotent devant qui s'abaissent toutes les barrières. S'il ne repassait pas, on verrait plus tard à s'adresser à un autre. - Il n'y a que toi, mon bon Colas, qui es content de ton sort, dit-il en mettant son pardessus, car il repartait le soir même. Ce fut un beau succès oratoire; il parla trois heures d'abondance, abordant tous les sujets à la fois : politique extérieure et intérieure; désarmement, vie chère, pensions, natalité, et glissa légèrement sur les impôts nouveaux. On le conduisit à la gare en triomphe, la fanfare du pays lui donna une aubade; et quand le train s'ébranla vers la direction de Paris, les têtes échauffées reprirent en choeur le refrain. Ahuris, les voyageurs se mirent aux portières, et au passage à niveau on entendait encore chanter dans la nuit : ACTE II (Côté Cour) C'est le grand jour et Colas s'est levé très agité, il a commencé par se chamailler avec sa femme, furieuse d'avoir vu ses impôts augmenter. Les esprits se sont montés depuis la veille et la liste sortante est vivement combattue par quatre autres nouvelles, totalement inconnues, qui promettent monts et merveilles. Les conférences se sont succédé quotidiennement, à la grande joie des débitants qui voudraient voir ces petites fêtes renouvelées tous les ans. Pour qui que tu votes ? demanda Toine le charron, au jardinier, en vidant la première tournée. Ils parcoururent des groupes pour gagner des voix à leurs partenaires. L'atmosphère était franchement hostile. Vers midi, Colas rentra chez lui le ceveau brouillé. Te v'là propre! s'écria sa femme, une virago hommasse, c'est pas l'isoleux qui t'as arrangé comme ça ? Qui qui passe? T'en sais seulement ren... Laisse mé, autrement ça va se gâter! répondit Colas soudain furieux. Rapidement il engloutit sa pitence et repartit aux nouvelles. La foule était compacte sur la place de la Mairie, et les gars s'en revenaient de la salle du vote en jetant un regard de méfiance. Enfin, sur le coup de six heures, le dépouillement commença, des fraudes nécessitaient plusieurs pointages, il y avait bientôt plus de bulletins que d'inscrits. Allons, vous v'la d'accord, puisque la voix du peuple s'est prononcée, déclara l'instituteur avec emphase. Touché par ce raisonnement, Colas se réconcilia avec Toine et le ramena à domicile. Sa femme l'attendait et l'orage conjugal éclata. Alors, il est repassé ce propre à rien ! demanda-t-elle menaçante, et dans sa colère elle bouscula les hommes qui flageolèrent sur leurs jambes. Dans leur effort pour retrouver leur équilibre, des papiers tombèrent de leurs poches. C'étaient leurs bulletins. Vous n'avez seulement pas voté, hurla la mégère en furie. On n'y a point songé, répondirent-ils piteusement; et ils sortirent la tête basse. ARNAUD DE LAPORTE. |
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