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Le Petit Parisien 10 avril 1924


 fin du monde Maurice Prax

POUR ET CONTRE

Les temps futurs, incontestablement, s'annoncent bien. La science nous dote chaque jour d'une nouvelle découverte qui nous apporte un nouveau moyen d'être malheureux, un nouveau procédé pour souffrir, faire souffrir, mourir et faire mourir. Grâce au zèle prodigieux de nos chercheurs, il est plus que probable que, dans un siècle ou deux, la vie sera tout à fait impossible. La mort, en revanche, sera tout à fait charmante.

Nos inventeurs ne perdent pas une minute. On dirait qu'une hâte fébrile les anime... C'est qu'ils ont peur, peut-être, d'être devancés dans leur tâche destructrice par la nature même. C'est qu'ils ont peur, peut-être, que notre vieux monde finisse de lui-même, spontanément, avant qu'ils n'aient eu tout le loisir d'élaborer scientifiquement sa fin...

On surprend, en effet, quelques craquements --quelques craquements qui ne sont pas les résultats de découvertes scientifiques-- dans notre vieil édifice terrestre. La boule ronde se lézarde un peu. Elle vacille. Elle tremblote. Elle se dérègle...

Elle a eu des malheurs du côté du Japon. Elle a eu des malheurs du côté de l'Italie. Elle a des malheurs du côté de l'Espagne. Les océans font soudain des bonds furieux. Les terres se sauvent. Le sol s'entr'ouvre sans le concours des ouvriers de la voirie... Il y a comme une petite fièvre souterraine et comme des borborygmes dans les entrailles du globe...

Ce n'est sans doute pas le signe de la fin du monde... Le monde est sans doute encore fort solide et durera probablement, en dépit de ses crevasses et de ses légers tremblements, beaucoup plus longtemps que nous tous, plus longtemps même, peut-être, que nos contributions...

Tous ces menus incidents terrestres, tous ces petits malaises, tous ces vagues vertiges de notre boule ronde, peuvent, cependant, nous inciter à penser à la fin possible du monde... Nous devrions y penser un peu...

Oui... Une ou deux fois par an, nous devrions penser, pendant cinq minutes, à la fin du monde. Ce serait une pensée très hygiénique, très salutaire, très rafraîchissante...
Nos savants, surtout, ceux de nos savants qui s'ingénient à découvrir chaque jour de nouveaux instruments de torture et de nouveaux secrets de massacres, devraient, au moins deux fois par an, penser à la fin du monde...

Cette pensée les amènerait peut- être à abandonner certains de leurs travaux et à tourner leur activité et leur science d'un autre côté que du côté de la mort. Du côté de la vie, par exemple. Du côté du bonheur, du plaisir, du confort, de la santé, de la joie... Du côté du soleil !...

La fin du monde... C'est tout de même une hypothèse à envisager... C'est, tout de même, à très longue échéance, une probabilité... Du jour au lendemain, en une seconde peut-être, le monde peut finir. Il peut ne plus rien subsister, soudain, de tout ce que tant de milliards de fourmis humaines ont patiemment fait et défait au cours des siècles...

Il peut ne plus rien subsister de toutes les œuvres des hommes, de toutes les inventions des hommes. Il peut se faire que, dans l'infini, il n'y ait nulle part nul soupçon que nous ayons seulement existé...

Et nous ne pensons qu'à nous battre ? Et nous ne pensons qu'à nous massacrer? Et nous ne pensons qu'à tuer la vie ?...

Nous devrions bien laisser à la nature, à la seule nature, le soin de nous exterminer...

MAURICE PRAX.