(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL) Meknès.
«Tu te tourmenteras toi-même.» C'est un commandement que tous devraient inscrire sur leur front, à l'encre bleue des tatouages.
La privation de liberté, la peine du dur travail forcé, l'invasion des puces sous les marabouts, les cinquante-cinq degrés au soleil pendant l'été, le froid martyrisant des nuits d'hiver: cela n'est pas encore suffisant. La justice, la nature, la cruauté naturelle des hommes s'abattent sur leur tête; ils ne se sentent pas comblés ! Leur pensée dévoyée complote contre eux-mêmes. Ils forgent à grands coups, sur leur corps, de nouvelles souffrances.
Ils se «maquillent.
Rassurez-vous, mesdames, il ne s'agit pas là de concurrence. Le but qu'ils veulent atteindre n'est pas de conserver le teint frais et rose jusqu'à quatre-vingt-cinq ans, comme Ninon de Lenclos. Ils s'inoculent des maladies, se déforment des membres, se tranchent des doigts, se brùlent les yeux. Ils s'exercent à paraître fous, à tomber en syncope, à ne pas réagir sous des odeurs piquantes quand ils font l'épileptique. Les nuits, on en voit qui rôdent, à l'heure des rondes, la chemise flottante, entre les lits des baraquements; c'est l'entraînement au somnambulisme.
Les chiens errants ne manquent pas, dans le bled. Ils le parcourent lentement, nuit et jour, dans l'espoir d'une vague charogne. A défaut de charogne, et lorsque l'on sait les exciter, ils mordent, paraît-il, volontiers dans un mollet vivant. C'est une aubaine. L'homme entretient la marque des dents et attend deux semaines. Il ne s'agit plus que de grimacer, de tordre sa bouche, et de faire écumer la salive sur ses lèvres. Et l'œil hagard on se présente devant le toubib. On est devenu enragé.
D'autres préfèrent la paralysie. Il faut d'abord savoir tomber raide devant un chef. Auparavant on se sera promené de longs. jours avec un bras pendant, comme mort, à son côté. On aura pris la résolution de renoncer à toutes les douleurs qui s'ensuivront. Si l'on passe derrière vous et que l'on vous pince le bras, il faut se rappeler que l'on ne doit pas crier Si l'on vous le pique, ou si l'on vous le brûle incidemment, la même indifférence est de rigueur.
On ne marche plus évidemment qu'en raclant le sol. Et si l'on oublie qu'il est indispensable de décrire avec sa jambe gauche des arcs de cercle c'est que l'on est « digne d'être tétard » (d'être. découvert).
Il faut une grande volonté pour devenir bossu. Avant de se lancer dans ce maquillage, les plus sérieuses réflexions sont recommandées aux candidats.
Es-tu capable d'un effort soutenu ? Cela, d'abord, te coupera la respiration, mais on s'y fait. Tu auras l'impression d'avoir le cou dans un carcan. Essaye! Essaye! Avance ton cou, avance ta tête, rentre ta poitrine. Encore, encore ! Renfonce! Fais comme si tu voulais qu'il te pousse des ailes aux épaules, fais saillir tes omoplates, quoi! Comment te trouves-tu ? Tu as déjà les châsses qui se lamentent. Tu n'es pas de taille pour ce numéro-là. Essaye de l'arthrite du genou, mon vieux, c'est, davantage dans les cordes.
Qu'est-ce qu'on fait pour le truc du genou?
Tu prends un petit sac. On t'en donnera un; cela ne court pas le marabouts, mais nous avons nos placards. Tu remplis le sac avec du sable, et les nuits, quand dorment les chevaux de luxe (les officiers) tu frappes sur ton genou à petits coups de sac, pendant des heures. Si tu es bien constitué, ce sera un peu long; si ta mère t'a raté, tu es bon dans les cinq jours.
Pour la conjonctivite, il faut des hommes qui ne soient pas des femmes. Ce n'est rien à faire, mais il importe de ne pas gémir comme une demoiselle pendant l'opération. Il suffit de se procurer du tabac à priser et de le priser par les yeux. Si l'on est pressé et que le tabac manque, du jus de citron, du poivre, de la moutarde, de l'eau de savon, des cendres chaudes de cigarettes, ne font pas mal non plus.
Les amateurs d'hémoptysie ont l'embarras du choix. En somme, il faut prouver que l'on crache le sang et c'est tout; quand les pachas des hôpitaux vérifleront «l'intérieur » cela fera toujours deux semaines passées au frais; le temps, d'y aller, et le temps, de déplanquer (d'en sortir). On peut se couper les gencives. Si l'on se procure du sang c'est encore mieux. Quand l'homme s'arrête à cette décision les chiens sans famille seront bien inspirés s'ils passent très loin de lui. Autrement le chien est tué, saigné et la précieuse liqueur recueillie. Même caillé, on peut encore se servir de ce sang plusieurs jours après, pour peu que l'on ait de l'expérience. Ce qui vaut mieux que tout, est une sangsue. Les eaux croupissantes sont moins rares que les quarts de vin. On pêche la sangsue, en douce. On la met rapidement dans sa bouche. La sangsue est contente. Elle fait du bon travail. La langue la maintient contre le palais, comme de juste, car il ne s'agit pas d'avaler l'animal. On crache en suite tout le sang nécessaire.
Maintenant, si vous croyez que les lauriers sont simplement sur terre pour permettre de tresser des couronnes aux grands hommes ou d'assaisonner le civet de lapin, il faudra compléter votre éducation. Quelques feuilles de laurier, surtout quand le laurier est rose, vous font une excellente tisane qui, en cinq sec, donne la jaunisse. Il convient toutefois de savoir doser la potion, Une dizaine de feuilles de trop vous mèneraient droit à la colique de miserere.
Cette jaunisse-là est la plus recommandée. Se passer le corps à l'acide picrique demande, pour un travail soigné, une sûreté de main qui n'est pas donnée à tout le monde. On ne doit employer ce dernier procédé que faute de laurier.
L'érysipele n'est pas à dédaigner. C'est une maladie qui se voit du premier coup d'œil. Elle certifie que vous êtes incontestablement porteur d'un microbe. Or, les porteurs de microbes, si minuscules que soient ces microbes, ne doivent point vivre en société. L'éloignement s'impose. On se frotte résolument la peau avec des feuilles de thapsia. Quand on est fatigué, on s'arrête, on reprend du souffle et l'on frotte de plus belle. Et votre peau devient comme celle d'un crapaud quand le crapaud est pustuleux. Les cloques fleurissent sur vos dermes et épidermes que c'en est un vrai bonheur. C'est à ce moment qu'il faut avoir sous la main ce qui à d'autres sert à confectionner l'aïoli, mais ce qui, ici, parachèvera l'érysipele. Nous voulons parler d'ail pilé. L'ail provoquera autour des cloques l'indispensable et bienfaisante rougeur. Enlevez ! L'érysipèle de ce monsieur est servi.
Les ulcères ne sont pas mauvais non plus. C'est d'ailleurs plus facile à entretenir en bonne santé que beaucoup d'autres maladies. On ne sait jamais jusqu'où vous mènera un bon ulcère. Cela, avec un peu de chance, peut vous conduire jusqu'à l'amputation! Il suffit, pour prendre son numéro à cette loterie, de posséder une étoffe de laine et de travailler dans un four à chaux. On se frotte vigoureusement la peau avec l'étoffe, on saupoudre ensuite avec le produit du four; le reste n'est rien à faire. On a toujours à sa portée du sable chaud, des cendres, de l'eau de savon, du sel ou l'un de ces produits que, dans les villes bien administrées, on expédie d'autorité au tout-à-l'égout
Savez-vous pourquoi, l'homme inventa l'aiguille et fabriqua le fil? C'est pour se donner des phlegmons. On passe le fil entre deux de ses dents. Ce n'est pas pour le laminer, c'est pour le mettre au contact du tartre. Cela fait, on vise bien le trou de l'aiguille et comme s'il s'agissait d'ourler un drap (si toutefois on les ourle encore), on coud à même sa peau. Le fil dépose gentiment ses microbes et ressort pasteurisé. Le phlegmon est en puissance, il natt,, il se développe, il prospère. C'est suffisant pour faire d'un pauvre homme l'heureux titulaire d'un lit d'hôpital pendant trois mois.
Une fois de plus, je vais, aujourd'hui, m'adresser aux dames. Le kohl, mesdames, n'est pas du tout destiné à vous faire des yeux brillants comme des étoiles et profonds comme des tombeaux. Quand du bout de l'un de vos petits doigts roses, vous engluez la poudre, pour vous en frotter ensuite les paupières, vous méconnaissez totalement l'usage de cette diabolique substance. Le kohl, d'abord, ne s'emploie pas seul. Il faut, auparavant, se procurer un ruban afin de vous serrer le cou jusqu'à extinction de votre souffle. Ce résultat obtenu, alors que déjà vous battez l'air de vos jolis bras, vous saisissez le kohl, que vous avez eu soin de délayer dans de l'eau, et vous vous en barbouillez furieusement la figure entière. Là-dessus, vous tombez sur le plancher. Votre mari entre et s'écrie: « Marie ! madame est asphyxiée ! » On ne peut pas simuler meilleure asphyxie. Ce sont les pègres qui vous envoient cette recette là.
Quant au goitre, rien de plus facile. Qui n'a pas son goitre ? On se fait au cou un petit trou invisible. On prend un chalumeau, on l'ajuste méticuleusement à l'orifice. On siffle le premier copain qui passe: Souffle-moi un bon coup dedans, lui dit-on. » C'est fait. Le goître s'épanouit. On se fait également souffler ailleurs. Cela c'est pour la péritonite.
Nous passerons sur les fièvres, sur le diabète, sur les varices, sur l’entérite, sur les calculs de la vessie, très familiers à des casseurs de cailloux, sur les abcès, sur l'urticaire, sur la surdité, sur la sciatique, sur l'hématurie, sur le torticolis, sur la diarrhée, sur l'eczéma et sur le scorbut, mais nous dirons un mot de la mélancolie.
Pour être mélancolique, il faut montrer une figure triste. Si l'on a naturellement des couleurs, on doit commencer avant tout par les chasser. Il convient donc d'observer des jeunes. Quand on est en face de sa gamelle il ne faut pas sauter dessus comme un affamé, il faut se mirer, dédaigneusement dans sa soupe comme dans un miroir terni. Si l'officier passe et demande : « Pourquoi ne mangez-vous pas ?» se garder comme de la peste de répondre: « Je suis malade. » Si l'officier fait lui-même : « Vous êtes malade ?» repartir sans se presser, tout en levant sur lui des yeux absents: «Oh! non! Ne parler à personne: Quand on vous parle ne pas dire: «Tu m’embêtes ! » Ne rien dire du tout, ne pas répondre. Maigrir, cela est primordial. Se traîner même quand on est assis. Etre toujours présent au travail, chaque jour avec une bonne volonté accrue, chaque jour avec des forces qui vous quittent. Si le hasard miraculeux veut qu'un sergent vous dise: « Laisse ça, va à l'infirmerie » répondre : « Mais non, sergent, je peux encore piocher» et continuer de piocher. Enfin le jour où le médecin dit: On pourrait peut-être le proposer pour un envoi en France », rester complètement indifférent. Le résultat que l'on attend de la nostalgie aiguë est à tous ces prix-là.
Mais si l'on a choisi la folie... Les acrobates de cinéma risquent moins souvent leur vie que les volontaires de la folie. Si la route côtoie un ravin profond, marcher droit dans le vide et savoir tomber tout au fond du ravin. Si c'est un lac que l'on rencontre, se précipiter à l'eau et n'en sortir que tiré par les camarades, en se débattant comme un furieux, Ne jamais parler, jamais! On n'ouvrira la bouche que pour prononcer des mots incompréhensibles; tels par exemple que: Ah! Kastar, Vouroustanda. Ah! Kastar Vouroustanda ». Huit jours de suite j'ai vu celui-là. Les docteurs affirment qu'il n'est pas fou. A chacune de mes demandes il répondait : « Ah ! Kastar, Vouroustanda ». Ne pas s'intéresser à ce que l'on raconte. Si quelqu'un dit devant vous: « Demain, on va le soumettre à un nouveau traitement électrique. C'est radical, mais dame ce n'est pas rigolo. Il souffrira. Il fera des bonds de trois mètres sur la table, etc... se laisser le lendemain conduire à l'hôpital comme si l'on n'avait rien entendu. L'hiver, quand les nuits sont très froides, se déshabiller sans motif, et rester tout nu à grelotter. Mais si l'on vous rapporte vos vêtements, les revêtir tout naturellement et avec un sourire de satisfaction. Si l'on vous dit: « Où souffres-tu ?» rire comme un bon enfant. Se maintenir cependant dans la folie que l'on a adoptée. J'en ai vu deux qui, lorsqu'ils reçoivent leur gamelle, renversent le contenu et lapent leur soupe, sur le sol comme des chiens. Le reste du temps ils restent couchés sous le bat-flanc. Quand on les secoue ils font le mort. Cela dure depuis dix mois. Des spécialistes affirment qu'ils ne sont pas fous. Mais les officiers, l'adjudant même, commencent à croire qu'ils le sont. Peut-être le sont-ils devenus?
(A suivre.) Albert LONDRES.
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