| Le Petit Journal illustré 27 avril 1924 |
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M. COOLIDGE, président des Etats-Unis, a lancé récemment un radiogramme à ses concitoyens. Pour une question politique de première importance ? Non. Simplement pour demander qu'on ramenât à la Maison-Blanche son chat familier, surnommé « Tigre », qui s'était égaré. Vingt-quatre heures plus tard, le fugitif était rapporté au paÎais présidentiel et M. Coolidge était heureux. Ceux qui n'aiment pas les chats. souriront d'une inquiétude manifestée si ouvertement. Les autres comprendront. C'est, d'ailleurs, une remarque curieuse à faire, les chiens sont aimés, peu ou prou, de tout le monde; pour les chats, il en va autrement : on les déteste ou on les adore. Pas de juste milieu ! Les deux camps adverses n'ont jamais cessé et ne cesseront jamais de se combattre à coups d'épithètes malsonnantes ou louangeuses, à grand renfort d'exemples contradictoires. Le premier qui médit du joli félin est le solennel M. de Buffon. Il l'accusa, entre autres vices, de traîtrise, et lui fit aussi cet étrange reproche de « ne jamais regarder en face la personne aimée ». Après lui, d'autres répétèrent les mêmes accusations, y compris la dernière, qui est une absurdité. Mais on l'accabla bien autrement. On le déclara tour à tour paresseux, lascif, infidèle à son maître, poltron et farouche... que sais-je encore ? La vérité est que le chat n'est pas un animal domestique comme le chien ou le cheval. Même quand il consent à vivre près de nous, à se plier à nos habitudes, il demeure un être quelque peu sauvage férocement jaloux de sa liberté. Selon la curieuse définition de Méry « Dieu a fait le chat pour donner à l'homme le plaisir de caresser le tigre ». Oui, le chat reste partout et toujours un petit tigre. S'il accepte que nous le caressions, nous devons nous en réjouir sans rien lui demander davantage, de même qu'à un fauve qui serait à la fois très fort et très doux. Et c'est précisément cette fierté qui est la sienne, cette indépendance de caractère par quoi ont été conquis tous les amis de la a race féline. Ils sont assez nombreux, ceux-ci, et d'une telle qualité qu'il y a là plus d'un motif à faire hésiter les autres. Platon, en Grèce, Scipion Nasica, à Rome, furent des amis des chats. Torquato Tasso, le poète de la Jérusalem délivrée, dédia son chat noir un sonnet dans lequel il lui demandait de « lui prêter pendant la nuit la lumière de ses yeux ». Joachim du Bellay rima, en l'honneur du sien, de jolis vers. Richelieu, nul ne l'ignore, aimait à s'entourer de jeunes chats et l'histoire a conservé le nom de ses favoris: Lucifer, Pyrame, Thisbé, Serpolet et Ludovic-le-Cruel. Colbert eut les mêmes goûts, et la tendre Mme Deshoulières, et la belle Mme Récamier, et la mélancolique, Desbordes-Valmore. Mais c'est surtout à l'époque romantique que les écrivains, que les artistes ont manifesté une tendresse particulière pour le petit tigre, suggestionnés peut-être par Chateaubriand, qui a écrit quelque part: « Buffon a malmené le chat; je travaille à sa réhabilitation et j'espère en faire un animal convenablement honnête, à la mode du temps ». Le chat de Victor-Hugo, celui qui, dans lė salon de la place Royale, trônait fièrement sur un fauteuil, se nommait Chamoine et celui que le poète offrit, en 1877, à sa petite-fille, portait au cou cette carte de visite Gavroche, boulevard Mère- Michel ». Théophile Gautier, enthousiaste de la forme et de la couleur, le fut particulièrement des chats. Sainte-Beuve, parmi bien d'autres, eut un préféré nommé Polémon. Mérimée, catophile, déclarait qu'il ne croyait pas ravaler sa qualité d'homme en leur accordant de l'intelligence ». Et il ajoutait, en parlant du sien « Il a tant d'esprit ! » Baudelaire, enfin, consacrait aux chats puissants et doux, orgueil de la maison », quelques-uns de ses plus beaux vers. Huysmans exprimait bien l'opinion des catophiles en déclarant : « Je n'aime, que les chats, mais je les aime déraisonnablement, pour leurs qualités et en dépit de leurs défauts ». Pourtant, celui qui les a, sinon le mieux aimés, du moins le mieux observés et le mieux décrits, est encore Pierre Loti. Ils sont rares ceux de ses livres où il n'a pas parlé de ses préférés. Tout ce qu'il en a dit peut se résumer en cette phrase définitive: « Les chats ont de petites âmes ombrageuses, de petites âmes de câlinerie, de fierté et de caprice, difficilement pénétrables, ne se révélant qu'à certains privilégiés et que rebute le moindre outrage ou quelquefois la déception la plus légère... » Quoi d'étonnant à ce que M. Coolidge, malgré l'importance de ses fonctions, ait envoyé à travers l'espace un radio pour retrouver le joli compagnon auquel il est assurément, autant que tout autre, attaché ? Claude FRANCUEIL, |
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