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L'Œuvre 10 avril 1924


 pédagogie humour

Hors d'Œuvre

En marge de l'Encyclopédie

Evidemment, la pédagogie est d'essence dogmatique; il ne faut pas que l'ironie ouvre une brèche dans l'édifice sacré qui renferme les petits échantillons de toutes les petites vérités respectables, dûment cataloguées, rangées sur des rayons ou enfermées dans des tiroirs. La pédagogie (que le pédagogue soit clerc ou laïc) a ses saintes Ecritures et ses Pères de l'Eglise; en pédagogie, la lettre se confond avec l'esprit.

L'écolier ne doit pas discuter les textes qui lui sont imposés, ni les contredire lorsqu'ils apparaissent contradictoires; il a seulement le droit de les commenter et d'en faire la paraphrase.

J'ai eu tort, l'autre jour, de divaguer hors de la route classique, qui part de Rome pour aboutir à la Sorbonne et que réparent depuis des siècles les vieux cantonniers de la pédagogie, courbés sur les cailloux qui seront poussière et inattentifs au paysage ambiant (grâce à des lunettes qui sont surtout des œillères).

Il s'agissait, vous vous en souvenez peut-être, d'extérioriser les pensées d'un pâtre qui garde ses troupeaux sur une falaise, devant la belle nature. Or les pensées classiques du pâtre sont fixées et stylisées par la pédagogie; dix bons élèves, formés d'après les mêmes principes, doivent remettre au maître dix copies identiques, exprimant dans les mêmes termes clichés les mêmes sentiments factices.

Ainsi j'ai incité à la réflexion personnelle, c'est-à-dire à l'hérésie et à la révolte, une jeune lycéenne de Rouen à qui fut imposé le devoir de développer cette pensée de Diderot : «Le travail abrège les journées et allonge la vie.

La jeune élève est très calée en mathématiques, ce qui ne semble pas le cas de Diderot. Elle a remis au professeur un texte ainsi conçu:

« Si les journées sont abrégées par le travail, elles sont évidemment plus courtes. Or la vie est un total de journées. Donc la vie du travailleur est raccourcie au lieu d'être allongée. Et, par conséquent, Diderot a dit une bêtise. C. Q. F. D. »

Comme la copie a été remise au professeur de littérature et non pas au professeur de mathématiques, l'élève a eu la note zéro.

Elle aurait pu aggraver son cas en se livrant à des considérations métaphysiques sur la paresse divine, qui prolonge l'existence de Dieu jusqu'à l'infini, ou par des considérations sociales sur le machinisme et la loi du progrès, qui sont à la fois la cause et la conséquence de la paresse humaine.

La machine atténue l'effort humain elle supprime le travail dans la mesure de sa perfection. Lorsque la machine sera tout à fait perfectionnée, l'homme n'aura plus qu'à se croiser les bras et à surveiller le travail de la machine.
A suivre le développement logique de la pensée de Diderot, la mécanique moderne dans l'usine, la moissonneuse-lieuse dans la campagne, la fabrication industrielle du roman et de l'œuvre dramatique dans la littérature représenteraient des progrès néfastes en ce qu'ils abrègent l'existence des travailleurs réduits à un repos mortel... Et le prolétaire, qui peine encore sous le poids du collier de misère, peut éprouver une vive satisfaction, en même temps que le sentiment d'une revanche, lorsqu'il considère l'oisif qui se tue à ne rien faire.

Malheureusement, l'homme est comme la machine; il s'use en fonctionnant. Peut-être s'use-t-il plus vite en s'amusant qu'en travaillant. Mais c'est tout de même plus amusant de s'user en s'amusant.

En tout cas, la statistique démontre que les travailleurs acharnés font rarement de vieux os. Les cas d'extrême longévité sont rares chez les forçats. Dans le sens poétique, le travail abrège les jours du travailleur. Mais une journée de travail, c'est quelque chose de long, d'interminable, et on attend avec impatience que ce soit fini.

Il faut croire que la pensée de Diderot a été déformée par une coquille typographique. Diderot a certainement écrit:

« Le travail allonge les journées et abrège la vie. »

Les lecteurs de Diderot (ceux qui ne sont pas pédagogues) ont rectifié d'eux-mêmes. G. DE LA FOUCHARDIERE.

L'erreur d'un royaliste

Comme on pouvait le prévoir, les royalistes ont protesté hier, à la Chambre, contre l'acquisition par l'Etat du château de Vizille.
M. Magne, entre autres, se signalait en applaudissant frénétiquement l'aboyeur du Roy, qui affirmait ne pas « vouloir dépenser d'argent pour célébrer la peste ».
La chose aurait eu peu d'importance si l'on ne s'était rappelé que le même M. Magne avait, il y a quelques mois, signé une proposition de résolution demandant au gouvernement de sauver Vizille, «un des monuments historiques les plus intéressants du pays».

Il est vrai que ce M. Magne ignorait certainement alors, entre autres choses, quels souvenirs rappelait le château de Vizille.

Port d'arme On vient d'arrêter à Reims trois Italiens qui venaient de cambrioler une bijouterie. Sur l'un d'eux, Felice-Rossetti, on a trouvé, outre un attirail perfectionné de « briseur de glace », une carte du fascio de Milan et... un «port d'arme » très régulièrement délivré par ledit fascio. L'Œuvre signalait, la semaine dernière, l'arrivée en France de militants en chemises noires venus pour venger la mort du fasciste Bonservizi. Ne serait-il pas temps de demander à nos hôtes italiens d'autres garanties que les pièces officielles de leur fascio ?

L'exode de 12 tonnes d'or

Au cours du discours qu'il a prononcé hier sur sa politique russe, M. Poincaré a enfin fourni une explication de l'envoi en Angleterre, que nous avons signalé, de douze tonnes d'or:

En ce qui concerne les 683 millions versés par la Russie lors du traité de Brest-Litovsk, les négociations continuent entre les Alliés. Tout d'abord, il ne reste plus que 16 millions de dollars, qui seront partagés entre l'Angleterre et la France en atténuation de la dette de la Russie envers ces deux nations. L'Angleterre a demandé que lui fût livrée la part d'or qui lui revenait sur cette somme versée par la Russie lors du traité de Brest-Litovsk. L'expédition de ces 8 millions de dollars-or a été faite hier en même temps que l'appropriation des 8 autres millions de dollars était faite à la France. Voilà ce qui explique la livraison d'or qui a tant ému la presse ce matin et donné lieu à tant d'informations inexactes. Voilà la vérité rétablie.