| Le Figaro 27 avril 1924 |
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Une aventure d'outre-tombe de René Le bruit a couru, on ne sait d'où venu,.. que le tombeau de Chateaubriand sur le Grand-Bé, dans la rade de Saint-Malo, menaçait ruine, que des crevasses s'ouvraient dans son assise rocheuse et que la pointe de l’île s'effritait rapidement, usée par les vagues. Toute la Bretagne et la presse du monde entier se sont émues de cette prophétie de mauvais augure que la fréquence actuelle des bouleversements sismiques rendait plus vraisemblable... Le Grand-Bé, c'est un sphinx gigantesque accroupi entre le désert des sables et le désert des eaux. Son pelage fauve est taché de plaques grises par les pierres qui affleurent. Et il porte sur sa tête. camuse qui regarde le large la cou- ronne ajourée de la grille funéraire, où l'azur fleuronne et que domine la croix. Sa large échine porte les murs éboulés d'un de ces fortins de pierres sèches, pareils à tous ceux que les races conquérantes de l'Orient Croisés, Vénitiens, Ottomans ont abandonnés sur les îles déchues et les promontoires dénudés de l'Asie. On ne serait pas sur- pris de voir, à l'angle d'un de ses bastions, se profiler sur le ciel la silhouette d'un janissaire ou d'un palikare. Mais ces lieux solitaires ne sont plus hantés que par l'amour. Dans les douces nuits d'été quelques couples enlacés y sommeillent dans les hautes herbes sèches. Le jour, deux ou trois chèvres maigres y broutent et des sœurs lointaines de Nausicaa y viennent étendre leur lessive au bord de la vague mousseuse. Une porte d'hypogée, comblée d'ombre, s'ouvre au ras du sol sur un escalier branlant, qui parait descendre aux en- fers, mais qui ne mène, en trois sauts, qu'à un chaos pierreux où nichent des vipères. En ce début de printemps, l'hi- rondelle égratigne de ce vol aigu la falaise déchiquetée, et la mouette entre- lace sa vaine guirlande entre les deux ciels bleus où blanchissent les voies lactées des courants et les traînées transparentes des nues. Au large brillent les plages d'or d'îles où survivent sans doute les Hespérides. Plus près, le Petit-Bé est coiffé de la mitre de granit d'un château fort pareil à un temple mycénien. Derrière nous, par-dessous la poupe basse et enlisée de notre nef lourde de gloire, Saint-Malo s'avance et brise le flot, frégate amirale, surmontée d'un clocher trapu, comme un mat brisé par la tempête. Chateaubriand a voulu que de la fenêtre de sa chambre natale on aperçût son tombeau, et qu'il n'y eût entre ces deux points extrêmes de sa course que quelques arpents de sable où chaque jour la mer efface tous vestiges éloquente image qui nous invite à méditer sur le peu d'espace où s'inscrit la plus magnifique destinée... Quelques marches usées, taillées à même le rocher, nous portent au sommet de cet immense autel. On croit mon- ter vers le ciel, car on ne voit que lui... Voici le glacis pelé du fortin ruineux, et, par une large faille, le tombeau surgit à nos pieds. René repose là, sous une, pierre sans nom, grise et rugueuse comme la bure d'un moine, sous une lourde croix, dans tout l'orgueil de son humilité. Si loin qu'elle se retire, la mer, gardienne de son dernier asile, ne s'éloigne jamais tout à fait, afin qu'il entende toujours son sanglot ou son chant monotone. Et vite revenue, elle jette vers lui l'écume de ses lis ou les œillets effeuillés de ses embruns amers. Le chœur des Océanides lui demeure fidèle, et gémit son thème éternel, com- me jadis autour du rocher où agonisait Prométhée. Tel qu'il apparaît à marée basse, le socle de granit où s'appuie la tombe de Chateaubriand se révèle encore très solide. Un vaste massif aux plans presque unis le protège vers le large, et de puissants contreforts l'arc-boutent. Non, le péril n'est pas imminent... Le Grand-Bé résistera aux flots aussi vaillamment que le Mont Saint-Michel au péril de la mer. Avant qu'ils ne l'aient vaincu, il y faudra bien quelques siècles. A moins que... A moins que les hommes de l'art ne s'en mêlent. Pour Dieu ! Qu'ils n'aient garde ! Qu'un culte trop zélé n'aille pas troubler dans sa retraite hautaine l'Enchanteur solitaire. Qu'on lui épargne les conférences d'architecte, les enquêtes des commissions, la sollicitude des conseils municipaux, la hideur des digues en ciment et des murs de soutènement en moellons. Et surtout ah! surtout ! l'horreur de l'exhumation. Qu'il repose dans la paix, sous le signe de la croix, comme il l'a voulu. Et après tout, la belle aventure, si le navigateur de l'abîme recevait, par une nuit de tempête, la sépulture des marins! S'il avait pu prévoir qu'un jour cette mer, qu'il appelait son éternelle maîtresse, briserait la pierre de son tombeau pour l'emporter dans ses bras frais, son vieux cœur n'eût-il pas tressailli de joie et d'orgueil ? Ainsi la sirène des vagues achèverait cette destinée qu'enchanta, la première, la sylphide des bois. Ah! si jamais vous devez venir, levez-vous donc, orages désirés, qui emporterez René dans l'infini des Océans! Jean des Cognets. |
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