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La Dépêche de Brest 20 avril 1924


 flirt au pays de la banquise

Le danger de flirter au pays des banquises
LES AMOURS TRAGIQUES
de Fleur des Neiges et du caporal Frank Harris

Paris, 19. C'est, dit la Liberté, au pays des glaces éternelles, dans l’île Herschel, à l'extrême nord du Canada arctique que s'est déroulée cette sanglante tragédie.

Sur la banquise vivent des peuplades d'Esquimaux presque entièrement sauvages et qui se délassent de la chasse aux morses en tendant des embuscades aux policiers canadiens que le gouvernement d'Ottawa a dispersés par petits postes pour contenir ces pirates des glaces.

Malgré cette guerre réciproque et sournoise, une amourette s'était nouée entre le caporal canadien Frank Harris et une jeune fille esquimau qui portait le nom poétique de Fleur des Neiges. La jeune fille était pourtant fiancée à l'un des chefs de la tribu. Les Esquimaux laissaient faire, pensant s'attirer ainsi la bienveillance de leurs surveillants.

Cependant, les autres tribus s'indignaient de ce qu'elles considéraient comme un abaissement devant l'envahisseur. Au matin du 2 mars, à l'appel matinal, le caporal Harris ne parut pas. On apprit que, pendant la nuit, il était allé à un rendez-vous que son amie lui avait assigné.

Une patrouille se rendit aussitôt au village esquimau. La hutte de la jeune fille était vide. Sa famille, ses voisins, s'enfermaient dans un mutisme farouche. Les menaces et les coups même ne purent leur tirer la moindre indication. Force fut donc de porter le pauvre Harris déserteur.

L'affaire allait être classée lorsque des chasseurs de fourrures arrivèrent au camp signalant qu'ils avaient trouvé, à plusieurs milles de là, deux cadavres décharnés, enchaînés et reposant sur la neige durcie.

L'officier commandant le camp se rendit aussitôt sur les lieux. Quelques lambeaux de chair gelée adhéraient encore aux ossements. Les longs cheveux collés à l'un des crânes et des débris d'une plaque d'identité, attachée à l'autre corps, indiquèrent qu'on se trouvait bien en présence des restes de Harris et de son amie.

L'enquête fut reprise, cette fois avec une extrême vigueur. Menacés d'être pendus, les parents de la jeune fille révélèrent qu'elle et son amant avaient été saisis traîtreuse ment par des hommes des tribus voisines, jugés et condamnés par les chefs à être liés ensemble et exposés, sans vêtement, au froid mortel de la nuit polaire.

Les deux amants avaient agonisé de longues heures. Attirés par leurs cris, les carnassiers étaient accourus du fond des plaines immenses, et, le lendemain matin, les deux corps, la veille encore pleins de jeunesse et de vie, n'étaient plus que deux squelettes.

La justice canadienne est expéditive et rigoureuse. Les auteurs du crime s'étant enfuis, deux chefs furent tirés au sort parmi ceux des tribus qui avaient participé au complot et ils furent condamnés être pendus.

Un courrier spécial se rendit à Ottawa requérir l'assistance du bourreau. Celui-ci se mit en route avec les bois de justice, mais il n'arriva jamais. A peine son matériel était-il débarqué à l'extrême pointe du Labrador que des avis mystérieux et cependant formels lui étaient donnés. Sa vie, disait-on, était en jeu. Il n'atteindrait pas vivant l’île de Herschel.

Pour avoir supprimé tant d'existences, le bourreau canadien tenait fort à la sienne Il connaissait aussi la réputation des farouches peuplades qu'il allait affronter. Il prétexta donc une brusque maladie et regagna Ottawa avec sa potence.

Les deux Esquimaux n'en furent pas moins fort proprement étranglés dans leur prison. Il est interdit, désormais, aux soldats canadiens de sortir des camps autrement qu'en patrouille. Ils ne flirteront plus de longtemps avec les beautés emmitoufflées d'ours blanc ou de renne.


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