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L'Œuvre 16 avril 1924


Des signes extérieurs de la richesse

DES SIGNES EXTÉRIEURS DE LA RICHESSE

Successivement, à mesure que se produisent les faillites échelonnées de l'Allemagne, des hommes d'Etat, des économistes, des experts interalliés suggèrent aux Allemands de nouveaux procédés de libération de plus en plus ingénieux: « Vous verrez comme c'est facile ! Avec notre système, vous paierez sans douleur et sans même vous en apercevoir...»

Les Allemands renouvellent leurs billets et puis, au moment de l'échéance, ils déclarent: « Ya!... Ya !... Ce qui nous manque, ce n'est pas l'art et la manière de vous donner de l'argent. Ce qui nous manque, c'est seulement l'argent que nous devons vous donner. »

Alors, nos journaux nationalistes montrent un apitoiement ironique : « Ces pauvres Allemands ! Ils n'ont pas le sou... Mais ils achètent nos meilleurs vins. Ils peuplent les palaces de Suisse, bien qu'un franc suisse vaille trois francs français et qu'un franc français vaille des millions de marks. Et on a recensé, en Italie, 100.000 automobiles de luxe appartenant à des touristes allemands. Est-ce que nous ne sommes pas les poires ? »

Nous sommes les poires; et les journaux nationalistes, exceptionnellement, ont dit là une grande vérité. Mais nous sommes des poires chez nous, non pas seulement comme créanciers, mais surtout comme débiteurs... Et les Allemands aussi sont des poires. Et les Russes aussi sont des poires. L'Europe continentale est un vaste fruitier... (L'Europe continentale, parce que les Anglais ne sont pas des poires.)

IL ม a quarante ans, quand on disait « un riche Brésilien » ou « un riche Hindou » ou « un riche Russe », ça avait l'air d'un pléonasme. Les Hindous, les Russes et les Brésiliens qui venaient en France y venaient pour dépenser un excès d'argent. C'était des nababs et des boïards. On ne pensait pas, naturellement, aux millions de nègres, de moujiks et de parias qui, là- bas, sous un soleil excessif ou froidement déficitaire, crevaient à la peine pour assurer la réputation fastueuse d'articles de luxe destinés à l'exportation.

Or ils ont en Allemagne les parasites de la défaite comme nous avons en France les parasites de la victoire. La défaite ou la victoire, c'est la même chose pour les héros qui crevèrent à l'honneur et pour les familles de héros qui crèvent aujourd'hui à la peine. Et c'est la même chose pour les profiteurs qui surent s'enrichir.

En Allemagne comme en France, il y eut quelques milliers de débrouillards qui font aujourd'hui une fameuse réclame à la prospérité nationale. Les patriotes français s'indignent: « Les Allemands ne paient pas leurs dettes. Et il y a une ploutocratie allemande dont le luxe insolent insulte à notre misère ! »

Les Allemands ironisent: « Le budget français est un gouffre insondable où le ministre des finances n'ose même pas jeter un regard. La France crie misère... Mais, en France, la plus modeste danseuse a son collier de perles, le moindre mercanti possède son chateau. Le dimanche soir, dénombrez les automobiles de luxe sur l'avenue du Bois de Boulogne : ce sont des gens qui, en jouant, viennent de laisser cinq millions sur la pelouse de Longchamp!»

La masse du peuple allemand crève de faim, stoïquement. La masse du peuple français se prive du superflu et même du nécessaire avec une grande dignité. C'est là une constatation banale qui, à la veille des élections, peut sembler inspirée par une basse démagogie, mais qui, au contraire, est propre à révolter l’âme d'un aristocrate.

Car, l'échelle sociale étant renversée, ce sont les voyous qui se trouvent au sommet. Les enrichis sont des mufles, tueurs de dieux. Ils savent compter, certes; ils n'ont jamais su lire. Leur courtoisie va jusqu'à dire « Bonsoir, mes- sieurs, dames. » Ils ont acquis une certaine culture, ayant connu par Phi-Phi toute l'antiquité grecque; et ils parlent des «Olympiades » qui vont prochainement « se disputer» ou « se dérouler» au Stade de Colombes.

Nous savons qu'ils sont comme ça en France... Nous supposons qu'ils sont comme ça en Allemagne...

Georges de La Fourchardière


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