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Comœdia 27 avril 1924


À l'occasion du centenaire de la mort de Théodore Géricault

Parmi les petites Expositions

Après la rétrospective de Degas, voici celle, plus difficile à réaliser, de Théodore Géricault. Le centenaire de la mort de ce maître en fournit le prétexte. L'admiration du duc de Trévise pour cet artiste disparu jeune, à trente-trois ans à peine, son admiration et sa ténacité firent le reste. Aidé de MM. Jean Guiffrey et Pierre Dubaut, il a réuni près de trois cents œuvres sur lesquelles la critique peut s'exercer. Appuyées sur les œuvres du Louvre, elles viennent apporter aux Parisiens la contribution qu'ils pouvaient le plus vivement souhaiter pour pénétrer l'œuvre de Géricault.

Sans doute, il serait excessif de chercher ici une personnalité de l'envergure d'un David à qui il succède et s'oppose ou d'un Delacroix qu'il semble préparer sur quelques points. Géricault est mort trop jeune pour s'affirmer dans une voie tracée avec persévérance et en profondeur, mais il à mis sa marque sur tout ce qu'il a touché et il reste un des maillons principaux de la grande chaîne que constitue, dans son histoire, la peinture française.

D'instinct, dès ses débuts, il rompt avec l'italianisme, alors tout-puissant. Il l'écarte d'abord avec timidité, puis avec une volonté qui s'affirme. Il écarte toute règle formulée et s’appuie sur la seule nature. Il regarde autour de soi, s'efforçant de voir le monde par ses propres yeux, sans se laisser influencer par aucune convention. Des admirations, certes, il en a. On le voit copier l'Antiope du Gorrège, on lit, dans certaines œuvres, l'action des maîtres anglais. Il copie Michel-Ange. Et déjà, dans ce dernier tableau, où se manifeste ce goût de l'horrible qui restera l'une des caractéristiques du talent de Géricault, qui lui fera prendre plaisir à peindre une tête de guillotiné, des membres coupés, à dresser, comme un gigantesque défi, ce chef-d'œuvre du Louvre qu'est Le Radeau de la Méduse, à peindre enfin une série de portraits d'aliénés, extrêmement curieux et impressionnants.

Le mouvement l'attire, autant que l'expression du visage, poussée à son paroxysme. Dans l'un et l'autre cas, au reste, il ne fait qu'accueillir avec une sensibilité marquée, accueillir et enregistrer en ses tableaux, des tendances plus ou moins éparses autour de lui, mais il leur prête une impulsion vigoureuse, les hisse au premier plan et leur donne grandes lettres de cité parmi l'école française. Seulement, sur bien des points, il ouvre des avenues où s'engagera, éclatant et superbe, le génie d'Eugène Delacroix, il est déjà précédé par le baron Gros, son aîné de vingt ans et son égal en puissance picturale.

Dans la peinture moderne, il est peut- être le premier qui se soit préoccupé avec une passion entière de scènes sportives, à une époque où il n'était pas question de spécialisation de cet ordre. La boxe l'intéresse, la lutte également. Lorsqu'il montre des bouviers aux prises avec des bœufs, sa science et sa maîtrise éclatent avec pareille intensité. Quant à ses courses de chevaux, il faudra, après lui, attendre Edgar Degas, pour dresser, avec pareille nerveuse élégance, la forme souple des coursiers, leur sveltesse quasi aérienne, l'aristocratie de leurs gestes.

Le paysagiste est remarquable chez Géricault: qu'on regarde à cet égard les Fonds de campagne où courent certains chevaux, le ciel qui pèse sur la mer dans la première esquisse pour le naufrage de La Méduse. On rencontre là un sentiment du paysage qui rappelle ce qu'ont donné déjà les maîtres anglais, qui montre que chez nous, Michel explore Montmartre et que les maîtres de Fontainebleau peuvent préparer leur palette et leur chevalet. Quant au portraitiste, certains croquis, certaines peintures, ce masque de Delacroix qui irradie parmi les bitumes noircis qui l'enserrent, quelques gracieuses images de contemporaines prouvent que, dans ces figures d'intimité, Géricault est l'égal de lui-même et l'emporte peut-être encore en pénétration psychologique sur ces énergiques figures d'officiers de la Garde où l'apparat réclame ses droits et impose ses titres.

Certes, dans des expositions du genre de celle-ci on ne peut pas exiger que tout soit d'égale valeur. S'il est des peintures où la maîtrise éclate, il en est quelques-unes moins heureuses. Mais c'est là encore un des intérêts d'un groupement comme celui-ci, conçu avec éclectisme et où une salle entière réunit des tableaux où les organisateurs ont voulu montrer des artistes ayant avec Géricault une parenté spirituelle. A ce titre, ils eussent pu aller plus loin encore: le coloris de la petite charrette de soldats blessés est très proche de certaines recherches contemporaines. Théodore Géricault reste tout près de nous.

Cette exposition est organisée au bénéfice de la Sauvegarde de l'art français, société qui se préoccupe de garder chez nous, et en bonne place, tous les vestiges de l'art d'autrefois, et qui a déjà obtenu, en divers points, d'appréciables succès. Il y a donc toutes les raisons du monde pour souhaiter que les visiteurs y passent nombreux: chacun y trouvera profit.

Revenons à présent vers les artistes qui travaillent auprès de nous. Voici l'un des plus curieux et, à tout prendre, des moins connus: M. Georges Rouault. Par une curieuse coïncidence, son exposition s'ouvre quelques semaines à peine après un article de notre confrère Aux Ecoutes, accusant, ou presque, M. Vollard, marchand attitré des œuvres de M. Rouault, de faire le silence autour de ce dernier.

« Il sait mettre, écrit cette revue, il sait mettre son homme en cave, selon sa forte expression. A l'heure présente, c'est Rouault qu'il met en cave. Rouault, peintre magnifique, ayant un contrat avec M. Vollard, n'a pas l'autorisation d'exposer au Salon d'Automne ou dans un groupe; on ne voit rien de lui...

Eh bien! M. Georges Rouault est sorti de la cave! Il n'était pas aussi séquestré qu'on le pouvait craindre, puisqu'une centaine de ses œuvres, réunies, dit-on, en trois jours, sont groupées à présent dans une galerie où l'on peut, à loisir, voir et étudier ce «peintre magnifique».

M. Georges Rouault est, auprès de nous, par certains points, l'authentique descendant d'Honoré Daumier. Comme ce dernier, il voit les hommes dans une sorte d'hallucination qui modèle et pétrit leurs traits, accentue leur individualité, accuse le caractère de chacun et, en même temps, le hausse jusqu'au type. Sans doute, il n'y a pas, chez M. Rouault, cette science du groupement des foules, si puissante et si évocatrice chez Daumier. Il n'y a pas non plus ces élans formidables et généreux qui agitent et font vivre les personnages tracés par le maître marseillais. Ce dernier, entre autres supériorités, a celle-là d'avoir sculpté et d'avoir transporté sur le papier son sens aiguisé de la forme évocatrice. Où M. Georges Rouault rejoint Daumier, c'est par une puissance caricaturale instinctive et spontanée, c'est par ses antipathies marquées pour ceux qui sont nantis d'une parcelle de la force publique, et par ses élans de tendresse vers les déshérités de toutes catégories. Antipathie et tendresse s'expriment avec une timidité un peu gauche, qui n'est que la pudeur d'une sensibilité trop grande, craignant sa propre extériorisation et qui donne, par cela même, une marque de sincérité ajoutant à l'attrait des œuvres de M. Rouault.

D'ailleurs, une moitié des tableaux de M. Rouault reprend des thèmes chers à Daumier. Comme ce dernier, M. Rouault montre les juges drapés de rouge, solennels sur leurs sièges où ils sont maîtres des destinées de ceux qui viennent devant eux, conduits par les gendarmes. Il montre les accusés, effarés ou ondoyants, ahuris prostrés. Comme Daumier, le monde du cirque l'a attiré et séduit. Les figures de clowns par M. Rouault sont inoubliables. Il s'intéresse également aux types de la Comédie Italienne, mais il ne les voit pas avec l'élégance désinvolte des artistes du début du XVIIIe siècle; il les dresse truculents, fanfarons, à tout prendre, plus proches de leur origine et, par certains côtés, plus humains et plus dans leur rôle que ceux dont la grâce légère se réclame de Watteau..

Ce qui domine dans son exposition, ce sont les nus. Ici, ses modèles, ce sont ceux de Lautrec: les filles, la plupart au masque abêti et aux formes qui se dégradent. Et voilà que se vérifie encore cette vérité que le sujet n'est rien et que la somptuosité gît au cœur de l'artiste. De ces formes amollies et de ces têtes inexpressives, M. Rouault fait jaillir une magie de couleurs et de formes.

Coloriste exceptionnel, il joue d'une gamme aux sourdes et profondes magnificences qui semble prise en partie aux tons des vitraux du XIIIe siècle, dont elle a les vibrations bleues, vertes ou rouges. Il fait de l'aquarelle son mode d'expression préféré. Il lui prête tout le mystère qui est celui de la peinture à l'huile, uni aux fraîcheurs qui lui sont propres. Il exalte les couleurs. Il transfigure son sujet. Il lui prête une âme. Il devient ainsi, en quelque sorte, créateur. Sur cette même gamme intense, profonde et sonore, il dresse d'expressifs paysages, la réalité se transfigure et se magnifie, où un simple coin de pont avec quelques passants évoque la splendeur d'un monde.
Oui, c'est un artiste magnifique que Georges Rouault, chez qui domine impulsion spontanée et l'instinct profond du peintre, servi par des études à l'atelier que montrent ses premières œuvres, mais qui, peu à l'aise dans les grandes compositions historiques ou religieuses, les a vite abandonnées pour des sujets plus ples où son goût des couleurs vibrantes chaudes se donne librement cours.

Cette semaine, l'art féminin est représenté

par Mlle Faure, élève et disciple de M. Maurice Denis, auteur de paysages de scènes délicates qui visent à rejoindre par leur expression, les tableaux de son maître;
par Mme Fernande Cormier, les notes, claires et aimables sont science certaine et visent à donner à tout tableau les transparences de l'aquarelle, M. Deslignières vient de réunir des aquarelles où l'artiste promène sa fantaisie du Nivernais à la Provence et à la Corse. Cette dernière semble en ce moment attirer peu à peu les artistes. Ils sont nombreux ceux qui, au cours de cette année sont venus montrer, sur les cimaises parisiennes, ce coin de terre où le ciel est plus bleu et où la mer se gîte mollement dans des anses aux belles courbes.

Parmi ceux-là, on gardera le souvenir des notes portées par M. Deslignières. On revient à la Provence avec de clairs et lumineux paysages que MM. Lebasq Manguin, Charles Camoin et Picart Le Doux exposent dans un même groupe. Là encore voisinent MM. Jean Puy, Ottmane et Charmy; là se dresse la jeune silhouette reprise sans cesse avec pareil bonheur M. Georges d'Espagnat et M. D. Widhopff a envoyé quelques natures mortes riches et chatoyantes, une surtout avec du cristal et des nacres, qui est une symphonie de bleus, enveloppante et douce.

René-Jean


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