| L'Oeuvre 15 mai 1924 |
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Hors d’Œuvre Le chagrin de Totor Totor est un chat. Si l'homme était un animal intelligent, le chat serait un animal très sympathique à l'homme: le chat n'aboie pas bêtement contre tous les passants inoffensifs; le chat ne mord pas méchamment dans les mollets des gens qui n'ont pas un bâton à la main; le chat ne se met pas lâchement en meute pour poursuivre à mort un pauvre être innocent et proscrit; le chat n'est pas flatteur, ni servile; le chat ne met pas toujours son nez dans les affaires d'autrui... Or l'homme aime le chien, parce que le chien est semblable à l'homme. Mais le chat a une mauvaise presse dans l'humanité. On l'accuse d'être sournois et égoïste, parce qu'il est fier, timide et indépendant. On se méfie de lui, comme on se méfie des autres rêveurs (peut-être parce qu'on ne sait pas ce qu'ils pensent, peut- être simplement parce qu'ils pensent à quelque chose). Le chat ne rumine pas de projets méchants; jamais personne n'a eu une méchanceté à reprocher à un chat; quand un chat est mécontent, il s'en va. Un jeune chat a toute la gaieté gracieuse qui convient à la jeunesse; un vieux chat a toute la gravité ironique et facétieuse qui compense les inconvénients de l'âge; les chats ne se battent que pour l'amour, sur les toits, et l'amour est la seule raison qui légitime ou excuse un combat... Enfin, quand un chat a embrouillé une pelote de fil, ce n'est pas par malveillance; c'est parce qu'il croyait la débrouiller; ainsi, il a agi comme un avocat, un homme politique ou un administrateur de quelque chose. Contre le chat voici la calomnie traditionnelle qui lui dénie toute faculté d'attachement sentimental: le chat ne s'attache point aux êtres, mais aux aîtres de la maison. J'ai connu un chat qui s'appelait Kiki. Chaque matin et chaque soir, Kiki embrassait tous les membres de la famille; il ne faisait pas ça comme un tour qu'on aurait appris à un chien, mais par affection spontanée. Quand il y avait des étrangers mêlés aux membres de la famille, il ne se trompait pas; il sautait seulement sur les épaules familières, frottait son nez contre les joues sympathiques, et on pouvait lui offrir n'importe quelle friandise, il n'embrassait pas n'importe qui. J'ai connu une vieille chatte qui s'appelait Orange. Lorsque je l'ai connue, elle partageait son affection entre son maître, qui était un savant austère, et sa nichée de petits chats. La nichée était installée dans le cabinet de travail du savant. Quand Orange était obligée de s'absenter pour un instant, elle attirait l'attention de son maître en griffant légèrement le bas de son pantalon. Puis elle faisait : « Mia?» Le maître alors répondait : « C'est entendu, Orange; je veillerai sur tes gosses pendant ton absence. » Alors Orange sortait. Si le maître, distrait ou occupé, ne répondait pas, Orange attendait patiemment. Mais, en l'absence du savant, il pouvait se trouver n'importe qui dans le cabinet de travail; jamais Orange n'aurait eu l'idée de confier ses enfants à une tierce personne. C'est de Totor que je veux vous parler aujourd'hui. Totor était le chat de ma concierge. Je m'exprime mal: Totor est toujours un chat; c'est ma concierge qui n'est plus concierge. Elle a pris sa retraite et s'est retirée dans une province éloignée... A la personne qui lui a succédé elle a dit : « Je vous laisse Totor; vous en aurez grand soin, n'est-ce pas ? » La nouvelle concierge soigne Totor comme son fils... Mais il ne suffit pas de dire que Totor a le cafard. Totor a un chagrin fou, un désespoir visible et émouvant. Quand il s'est assuré que sa maitresse n'est pas dans la loge, il a l'idée qu'elle est peut-être dans l'escalier; on le trouve sur tous les paliers, pleurant et gémissant; on le trouve dans la, cave, tout hérissé d'angoisse; on le voit sur le pas de la porte cochère, tendant le cou vers la rue, dans le vain espoir que peut-être Elle s'est attardée au marché. Il gratte aux portes des cuisines, sur l'escalier de service; il se fait ouvrir, refuse les choses bonnes à manger qu'on lui offre, et, soupçonneux, opère dans les appartements des visites. domiciliaires pour s'assurer qu'on ne l'a pas séquestrée. En douze jours, Totor, qui était le plus gras des chats de concierge, est devenu le plus maigre des chats de gouttière. Chaque jour et surtout chaque nuit, les manifestations de sa peine deviennent plus bruyantes. Alors, voilà: les locataires de la maison ont décidé la mort de Totor. Mais oui; si le pharmacien veut bien nous donner ce qu'il faut, nous allons empoisonner Totor, par pitié. G. DE LA FOUCHARDIÈRE. |
| reour-back 15 mai 1924 |







































































