| Le Petit Journal illustré 14 septembre 1924 |
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Un cultivateur des environs d'Orange prétend avoir trouvé, au bord d'une route, un crapaud qui mesurait 97 centimètres de tour de taille. Évidemment, cela ne peut pas encore se comparer à la sardine qui obstrua le port de Marseille. Mais, si l'on y réfléchit un peu, il y a déjà là de quoi s'étonner, que dis-je ? soupçonner une galéjade. Ce crapaud, par trop phénoménal, n'a dû exister que dans l'imagination de celui qui le découvrit. Toutefois, parmi les diverses espèces animales c'est l'occasion de le remarquer il n'en est pas peut-être qui ait suscité, plus que ce batracien, de légendes extraordinaires et tenaces. Longtemps, le crapaud passa pour maléfique. Sans doute sa laideur en fut-clic cause. Tout le Moyen Âge le rangea parmi les bêtes sataniques. On le considérait d'ailleurs comme aussi méchant que .repoussant et son venin (qui n'a d'ailleurs jamais existé) avait la réputation d'être mortel. Quoi d'étonnant à ce que, de nos jours encore, les enfants ignorants le haïssent et le pourchassent ? Ils ont tort. Chacun devrait savoir aujourd'hui que le crapaud est inoffensif; bien plus, il est utile. C'est l'ami et le défenseur des jardins, le destructeur des insectes nuisibles. Quant à sa laideur, ce qu'on en dit est fort exagéré. Il a les plus beaux yeux du monde. Ses yeux doux, lumineux et tristes et sa voix, limpide comme une goutte de cristal, est l'enchantement des nuits d'été. Rappelons-nous donc le conseil donné par Victor-Hugo dans le poème célèbre où l'âne eut pitié de l'humble crapaud écrasé dans l'ornière ! Ayons pour lui la même pitié. Mais, parmi les légendes qui s'attachent à cette pauvre bête, il en est une qui, celle-là, n'est sans doute pas sans fondement. Cette légende veut que le crapaud soit capable de vivre, d'une vie ralentie ou suspendue, pendant des mois, voire des années, enfermé dans un bloc de pierre sans issue. On a cité une trentaine de faits plus ou moins authentiquement constatés. Le plus fameux remonte à 1851. A cette époque, des ouvriers creusaient un puits, près de la gare de Blois, lorsque l'un d'eux brisa d'un coup de pioche un fort silex et, des morceaux rompus, jaillit un crapaud à l'aspect vénérable. Les personnes présentes furent si surprises de cette découverte qu'ils replacèrent la bête dans son alvéole et présentèrent le tout, quelques jours plus tard, aux membres de la Société des sciences et lettres de Blois. On discourut longuement sur ce sujet sans tomber d'accord. On essaya de nourrir l'emmuré en lui présentant de délicieux insectes. Il s'y refusa. Mais, comme il continuait à jouir d'une santé parfaite, on décida de le présenter aux savants les plus illustres de la capitale. Le crapaud et son silex partirent pour Paris. Là, l'animal fut examiné gravement par l'Académie des sciences. Tous les journaux en parlèrent et donnèrent même son portrait, ce qui était une rareté pour l'époque. Par malheur, huit jours plus tard, l'étonnant. phénomène expira. Depuis lors, de nombreuses expériences furent faites pour savoir si, oui ou non, les crapauds ont le privilège de pouvoir vivre sans air et sans nourriture. Comme on avait découvert, au Raincy, un crapaud enfermé dans un mur qui était construit depuis quarante ans, on enferma plusieurs de ces pauvres bêtes dans des blocs de plâtre qu'on brisa dix-huit mois plus tard: presque toutes vivaient encore. Renouvelée dans des conditions plus sévères, l'expérience donna, cette fois, un résultat négatif les prisonniers étaient morts. Le mystère restait donc aussi obscur. Sur ces entrefaites, l'ingénieur Marc Seguin, qui est surtout célèbre pour avoir inventé la chaudière tubulaire des locomotives, eut l'idée, par passe-temps, d'étudier, lui aussi, les conditions de vie des crapauds séquestrés. Il plaça un certain nombre d'entre eux dans des moules de plâtre dont il brisa une partie au bout de trois ou quatre mois. Un seul crapaud vivait encore. Les autres moules, Seguin les conserva pendant six ans et, après ce laps de temps, les ouvrit. L'un d'eux contenait un très gros crapaud, un crapaud bien plus gros que celui qu'il avait enfermé, un crapaud bien vivant, qui se mit à bondir comme tous ses pareils. Il semble donc prouvé que, dans certaines conditions que nous ignorons encore, les crapauds sont capables de vivre, d'une vie suspendue, sans air et sans nourriture, quand ils sont prisonniers d'un bloc de pierre ou de plâtre, et cela pendant des mois, voire des années entières. Cette étrangeté peut surprendre au premier abord. Mais des expériences faites sur d'autres êtres, sur des poissons par exemple, ont donné des résultats aussi curieux. Les animaux d'espèce inférieure, et de plus en plus facilement à mesure qu'on descend les degrés de l'échelle, jouissent de cette étrange propriété dont les humains sont privés, à moins qu'ils ne soient des fakirs de l'Inde, ces fameux fakira qui se font enterrer tout vivants et sortent, indemnes, de leur cercueil, quand on les en retire. Mais ceci, comme dit Kipling, est une autre histoire. Claude FRANCUEIL. |
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