| L'Œuvre 23 septembre 1924 |
|
La Conciergerie doit-elle rester la Conciergerie ? Le lorgnon souriant et le ventre débonnaire, le gardien-chef de la Conciergerie. a manœuvré avec une précision professionnelle la serrure de la « détention ». Et son doigt se lève, démonstratif : Ici, c'est le régime cellulaire... dans la mesure, naturellement, où nos moyens nous le permettent. On ne s'installe pas comme on veut dans une prison qui est faite de morceaux. Du reste, vous allez voir. Ce n'est pas si simple que cela, même en plein midi, de voir quelque chose dans la Conciergerie. Le gardien-chef, heureusement, se révèle nyctalope. Et, tout de suite, en manière de bienvenue, «l'odeur prison» vous tombe dessus une odeur inimitable, mélange savamment dosé de fumée de tabac et de linge douteux, de haricots bouillis et de crésyl, qui laisse loin derrière l'atmosphère d'un poste de garde, une heure avant la relève. Quand j'étais à la Conciergerie, me disait avec simplicité un gardien de Fresnes, j'avais fini par ne plus m'en apercevoir. Mais, maintenant, quand j'y retourne, j'avoue que… Sitôt la porte refermée, la puanteur se cramponne à vous et ne vous lâche plus. Elle vous suit au parloir, étroit et noir comme un confessionnal, dans la cuisine où des piles de gamelles de troupier s'effondrent sur un carreau inondé de lavasse, tout au long des couloirs mornes qu'égaye, de chaque côté, l'alignement impeccable des verrous. Il y a place pour un là-dedans, place réglementaire avec lumière et cubage d'air. On en met trois. C'est l'habitude. Au fond du couloir, on distingue, dans le noir, un homme glabre, en treillis blanc, qui promène un balai, avec l'allure lasse et vaguement humiliée d'un ancien qui serait amené, par quelque paradoxe, à faire le travail des bleus... Rien à faire ici. On a beau balayer, laver, frotter; la poussière tient quand même. Les murs, je ne les ai jamais vu repeindre; alors, on peut gratter. Et voilà le grand mot lâché. Il est entendu, une fois pour toutes, qu'à la Conciergerie il est impossible d'appliquer le règlement. Alors on ne s'étonne plus de rien. Les détenus peuvent s'entasser à trois dans une cellule individuelle: c'est la Conciergerie. Les télégrammes leur parviennent-ils avec un jour de retard, c'est la Conciergerie. Les couvertures qu'on leur donne sont-elles agrémentées de vermine ? L'un d'eux, atteint d'une crise de paludisme, reste-t-il une demi-heure sans obtenir de soins? La douche hebdomadaire ne figure-t-elle, pour les plus heureux, qu'une fois par mois au programme ? Tout est dans l'ordre : c'est la Conciergerie. Le règlement? Non seulement on. le cherchera en vain sur les murs des cellules, mais le gardien-chef ne soupçonne pas l'existence d'un seul exemplaire dans la maison… Et puis l'afficherait-on que cela ne changerait sans doute pas grand'chose. C'est une bien jolie chose que la tradition. Mais il est douteux que ceux des locataires passagers de cet immeuble historique devant qui la justice ouvrira demain toute grande la porte du quai de l'Horloge goûtent puissamment les attraits de celle-là ! ANDRE GUERIN. |
![]() |
| Retour - Back 23 septembre 1924 |



