Nouvelles des ports

aquarelle marine - marine watercolor

Rafiots et compagnies

aquarelle marine cargo au mouillage - marine watercolor cargo ship at anchor

Nouvelles des escales

aquarelle marine - marine watercolor


Le Petit Journal illustré 31 août 1924


Le dernier fils d'empereur

A MARIPOSA, en Californie, vient de mourir un certain capitaine O. R. Sydney, qui serait sans doute passé dans le monde inaperçu si le hasard n'avait fait qu'en 1879 il se trouva en Afrique du Sud, chargé de mission par le gouvernement anglais. Or, le capitaine Sydney a prétendu que ce fut lui qui découvrit dans la brousse le cadavre du prince impérial, du fils unique de Napoléon III. Et, poussé sans doute par le désir d'attirer l'attention sur sa personne, l'officier anglais prétendit alors que le jeune prince n'avait pas été tué par les Zoulous, mais était tombé victime d'une mystérieuse et sombre intrigue politique.

C'est l'occasion de remarquer, une fois de plus, combien il est difficile de fixer l'histoire, d'une façon sûre, même quand les faits sont les plus proches de nous, quand les documents les plus certains sont à notre portée. Nous verrons tout à l'heure quelle est la vérité, toute simple, sur cette mort. En tout cas, puisque la fin du capitaine Sydney nous en fournit le point de départ, il n'est pas indifférent d'évoquer le souvenir de celui qui fut le dernier fils d'Empereur.

Eugène-Louis-Jean-Joseph-Napoléon naquit le 16 mars 1856 et fut reçu avec le cérémonial employé pour le Roi de Rome en 1811. La naissance de cet enfant avait mis en péril la vie de l'Impératrice Eugénie. Napoléoon III, rassuré bientôt sur ce point, éprouva la même joie orgueilleuse que son oncle: il crut avoir assuré l'avenir de sa dynastie. Mais la même rafale emporta les deux trônes et, par un étrange renouveau de l'histoire, les deux princes, le Roi de Rome et le Prince Impérial, moururent également en exil, à la fleur de l'âge.

Tant que dura l'Empire, le fils de Napoléon III fut un enfant heureux. Doué d'une intelligence vive, d'un caractère travailleur et sérieux, il semblait devoir développer, pour son propre bien, ses qualités de cœur et d'esprit. Sa popularité était grande. Ses parents ne manquaient jamais de l'entretenir en le montrant, dans toutes les cérémonies officielles. On se souvient qu'au début de
la guerre de 1870, il avait alors quatorze ans, il accompagna l'Empereur aux armées et qu'il se trouva à ses côtés lors de l'affaire de Sarrebrück.

Dans une dépêche particulière à l'Impératrice, Napoléon III disait : «Louis vient de recevoir le baptême du feu ; il a été admirable de sang-froid et n'a nulle- ment été impressionné. »

Mais la débâcle survient. La République est proclamée. Le Prince Impérial se réfugie en Angleterre, à Chiselhurst, où se retrouvent l'Impératrice en fuite et l'Empereur libéré par les Allemands. C'est l'exil, avec tout ce qu'il a de douloureux, de déprimant, qui commence. Le 9 janvier 1873, Napoléon III meurt, à la suite d'une opération, de la cruelle maladie qui le minait depuis longtemps. Le Prince Impérial, élève de l'Ecole militaire de Woolwich, arrive juste à temps pour embrasser son père une dernière fois. Puis les années sombres continuent. Le jeune prince poursuit ses études à Woolwich. Mais bientôt un rayon de soleil éclaire sa route, un roman longtemps demeuré secret enchante sa morne existence, roman qui le fera vivre, dont il doit mourir et dont on peut parler aujourd'hui que les années ont passé sur lui.

Tandis qu'il n'est, comme ses camarades, qu'un modeste élève de l'Ecole des Cadets, le prince Impérial fait la connaissance d'une jeune Anglaise, miss Rebecca Clarck-Jackson, qui devient son amie fidèle et dévouée. Cet amour fut la seule joie de sa vie. Ce bonheur dans le mystère lui suffisait. Il n'en cherchait pas d'autre. Mais, malgré toutes les précautions prises, l'Impératrice ne tarda pas à être mise au courant de cette liaison. Elle s'en effaroucha d'abord, puis elle craignit que son fils renonçât pour son amie, à tout avenir politique, ce à quoi elle-même ne renonçait pas, du moins pour lui. Prières, menaces, tout fut mis en jeu avec insistance. Lassé, le jeune homme faiblit et consentit à rompre.

Il partit pour l'Afrique du Sud, où l'Angleterre, organisait, contre les Zoulous, des expéditions souvent dangereuses. C'est là que le prince trouva la mort, en 1879. Un jour, comme il faisait partie d'une patrouille de reconnaissance commandée par un lieutenant, il mit pied à terre et fut tout à coup cerné par des indigènes. Il voulut remonter à cheval pour suivre ses compagnons qui avaient fait volte-face et fuyaient au galop. Mais, en mettant le pied à l'étrier, la selle tourna, le prince tomba à terre. Ses adversaires se jetèrent sur lui et le tuèrent à coups de sagaies.

Cependant, l'officier et les autres cavaliers, croyant que leur compagnon les suivait, rentraient au camp anglais. Ce fut là seulement qu'ils s'aperçurent de son absence. Ils s'en revinrent sur les lieux de l'embuscade et retrouvèrent le corps du prince.

Telle fut, d'une façon exacte, la fin du malheureux jeune homme, telle qu'elle ressort d'une enquête minutieuse faite sur place, peu de temps après, par ordre du gouvernement anglais.

Cette mort, pour n'avoir pas de motif politique, n'en est pas moins dramatique, voire romanesque. Quant à l'amie du Prince Impérial, elle mourut en 1910, à Marseille, où elle s'était retirée depuis une douzaine d'années. Elle avait consacré la fin de sa vie à la musique, qu'elle aimait passionnément, et à la charité.

Claude FRANCUEIL.


Retour - Back 31 août 1924