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LES CÉRÉMONIES
Les obsèques civiles d'Anatole France ont été célébrées hier aux frais de l’État, cérémonie d'une grandeur qui ne saurait parler au cœur, ni même à l'imagination, mais où cependant sont venus nombreux les fidèles du Maître, dans l'ordre littéraire et dans l'ordre politique.
VILLA SAÏD Dans la matinée, le public avait été admis à défiler dans l'hôtel qu'Anatole France habitait villa Saïd, auprès du Bois de Boulogne; le catafalque, lamé d'argent, disparaissait sous les fleurs, et dans la chambre ardente, les intimes du défunt montaient auprès de lui une garde funèbre.
Un peu après 11 h. 30, une voiture des pompes funèbres vient enlever les couronnes qui recouvrent le cercueil pour les transporter quai Malaquais, La première qui s'offre à nos regards est celle faite de chrysanthèmes et qui porte comme inscription: «La Ligue des Droits de l'Homme allemande à Anatole France»; une autre, cravatée de rouge, laisse apercevoir ces mots : Aubervilliers à Anatole France; une troisième porte sur un large ruban : Le parti socialiste S.FI.O. à Anatole France.
Devant la foule que maintient un service d'ordre, les portes de la villa Said s'ouvrent toutes grandes et laissent passer MM. Michel Corday, François Crucy, Psichari, petit-fils du défunt; M. Adolphe Brisson; derrière eux, porté par des employés des pompes funèbres, apparaît le cercueil; une seule couronne de violettes le surmonte, qu'accompagne une gerbe de chrysanthèmes roux. La bière est aussitôt introduite dans un fourgon automobile qui se dirige vers le quai Malaquais. Dans le coupé de la voiture ont pris place l'infirmier et l'infirmière qui soignèrent France jusqu'à la fin. A 1 heure, le cercueil est déposé sur le catafalque dressé quai Malaquais.
L'ARRIVÉE DE M. CAILLAUX Le public essaye de mettre des noms sur les visages; elle témoigne de plus de curiosité que d'émotion; celte curiosité sera satisfaite. En effet, le fourgon automobile était à peine disparu qu'une automobile stoppa devant la villa Saïd. De la voiture descend M. Joseph Caillaux; d'un pas rapide et saccadé, suivi de sa femme, l'ancien condamné de la Haute Cour, qui doit à la bienveillance du gouvernement d'avoir été autorisé à venir à Paris pour la cérémonie, se rend auprès de Mme Anatole France. Il la quitte au moment où M. Herriot, qu'escorte M. Israël, secrétaire général de la présidence du conseil,vient la chercher pour la conduire, comme marque d'admiration personnelle, au quai Malaquais où va se dérouler la cérémonie.
DEVANT LA STATUE DE VOLTAIRE Aux abords de l'Institut, dès midi et demi, attentive et curieuse, la foule s'assemble. Et la petite place où s'érige le catafalque, au pied de la statue de Voltaire, est bientôt trop étroite. étroite Une demi-heure plus tard, la circulation est suspendue par les soins de M. Guichard, qui préside en personne au service d'ordre. Taxis voitures sont détournés de leur route habituelle, et les tramways sont arrêtés en avant du pont du Carrousel. Les délégations, avec leurs emblèmes, se massent au fur et à mesure de leur arrivée dans les enceintes réservées. Des drapeaux rouges flottent, et des camelots proposent des églantines rouges. Il ne peut échapper à aucun des assistants que les obsèques d'Anatole France vont avoir avant tout un caractère nettement politique et même révolutionnaire.
Peu à peu, les notabilités officielles arrivent, l'estrade qui a été dressée à l'entrée de la rue de Seine se remplit. Elle est couverte de grandes draperies noires, décorée de drapeaux; le tout est voilé à demi par des étoffes violettes. Entre la statue de Voltaire et l'estrade officielle se dresse le catafalque, aux quatre coins duquel des lampadaires ont été posés. A leur somment se trouvent des cassolettes fumantes. A partir de 1 h. 30, les délégations des corps constitués arrivent : barreau, magistrature, institut, facultés, etc., puis les membres du Conseil général, du Conseil municipal, le corps diplomatique au complet, les sénateurs, les députés emplissent bientôt les tribunes qui leur sont réservées. Un vif mouvement de curiosité se produit lorsque M. et Mme Caillaux arrivent. M. Caillaux, d'un geste bref, salue le cercueil. Des députés viennent à sa rencontre; l'ancien président du conseil serre les mains qui se tendent vers lui; il rencontre celles des généraux Gouraud et Dubail! il est très entouré et se prête complaisamment aux exigences des cinématographistes et des photographes. Puis voici M. Malvy, qui se dirige immédiatement vers M. Caillaux, auprès duquel il se tiendra durant toute la cérémonie. Tous deux prennent place au second rang de l'estrade.
M. Herriot arrive à son tour. Il donne le bras à Mme Anatole France et l'accompagne jusqu'à la place qui est réservée à la famille du défunt, où se trouvent déjà MM. Psichari et Crucy. Puis il va serrer la main de MM. Caillaux et Malvy. Tous les ministres sont là. On n'attend plus que le président de la République,
A 2 HEURES, M. DOUMERGUE APPARAIT. La cérémonie commence aussitôt. Tandis qu'une, musique se fait entendre, les délégations des enfants des écoles communales commencent à défiler devant le cercueil. Elles vont se masser ensuite hors de l'enceinte officielle, où ont été aménagés des emplacements. Durant plus de deux heures, toute cette jeunesse, les soldats qui rendent les honneurs, le général qui les commande et qu'on voit, à certains moments, encadré par les drapeaux de l'émeute, les curieux eux-mêmes ont été, grâce à un haut parleur, les victimes résignées des discours de MM. Basch, Blum et Jouhaux…
LES DISCOURS
Les discours achevés, le cortège se met en marche vers Neuilly l'itinéraire suivant: quai Malaquais, pont du Carrousel, quai des Tuileries, place de la Concorde, avenue des Champs-Élysées, place de l’Étoile, avenue de la Grande-Armée, avenue de Neuilly, rue des Graviers.
En tête, marchent les étudiants, portant eux-mêmes leurs couronnes; puis viennent deux chars qui disparaissent sous des fleurs. une délégation d'infirmières, enfin le char mortuaire, traîné par six chevaux et couvert lui aussi de couronmes.
Les cordons du poële sont tenus par MM. Léon Blum, Aulard, Georges Lecomte, Hanotaux; derrière viennent MM. Herriot, François Albert, de Moro-Giafferri, Malvy, Caillaux, etc., immédiatement suivis par six porteurs de drapeaux rouges, qu'accompagne une foule cosmopolite, turbulente et indisciplinée, que les agents et les huissiers ont peine à contenir.
A l'Etoile, M. Caillaux quitte à la dérobée le cortège et le défilé continue, entre les deux rangées d'une foule curieuse, silencieuse au bord des trottoirs.
AU CIMETIERE A l'arrivée au cimetière de Neuilly, la nuit est complète. Avec quelque difficulté, les délégations sont maintenues à l'extérieur, tandis que le corbillard, obligé de franchir le seuil dans la plus totale obscurité, accroche par deux fois les piliers de la grille. Une poussée alors se produit de la foule qui s'efforce à pénétrer. Lá police doit se résoudre à fermer les portes et à faire évacuer les personnes déjà entrées, par une sortie dérobée. Et tandis que les quelques personnes seulement qui accompagnent la famille sont admises à assister à l’inhumation, la foule, au dehors, se disperse, désagrégée par un imposant service d'ordre, assaillie par des camelots cyniques qui offrent pour quelques sous la dernière photographie d'Anatole France et... une branche d'églantine.
UN INCIDENT A l'angle de l'avenue des Champs- Elysées et de la rue de Washington, à l'heure où passait le cortège d'Anatole France, on entendit des cris de: « A bas Caillaux! Sortez Caillaux ! » La police intervint immédiatement deux hommes furent appréhendés et conduits au commissariat de police des Champs-Élysées. Ce sont MM. Robert Gneugnier, 18 ans, et Edouard Fourguin, demerant rue de l'Amiral-Roussin, qui ont été relaxée après vérification de domicile.
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