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Le 24 de ce mois va s'ouvrir devant les Assises du Finistère un procès digne à tous égards de figurer en bonne place dans les annales des causes célèbres. L'affaire Seznec, il faut bien le dire, est entourée, malgré la fermeté de l'accusation, d'un mystère vraiment troublant, et les jurés auront une lourde et délicate besogne s'il leur faut démêler de cet enchevêtrement de suppositions, de contradictions et de dépositions hésitantes ou formelles, une conviction certaine. Un élément définitif manque à l'accusation, puisqu'aussi bien la preuve même que M. Quemeneur a été assassiné lui fait défaut. Il lui reste les contradictions de Seznec, ses explications controuvées, ses faux, des témoignages qui paraissent sincères, mais qui ne concordent pas tous très exactement. Voici d'ailleurs esquissée à grands traits l'histoire véritablement romanesque de la disparition de M. Quemeneur et de l'arrestation, plus d'un mois après, de son dernier compagnon de route, Seznec.
M. Pierre-Marie Quemeneur, né le 19 août 1877, célibataire, conseiller général du Finistère et négociant en bois a Landerneau, partit de Landerneau pour Rennes le 24 mai 1923, par le train de 8 heures 44, promettant à sa sœur qui tenait son ménage dans sa villa de « Ker-Abri », de revenir très prochainement, et en tout cas pour le mariage de sa cousine, Mlle Jestin, qui devait avoir lieu le 29 mai. Il n'emportait qu'une valise de cuir jaune et environ 17.000 francs. Vers 17 h. 30, il fut rejoint à Rennes par son ami Guillaume Seznec, commerçant à Morlaix, qui avait quitté cette ville en auto. Le lendemain 25, vers 5 h. 15 du matin, Quemeneur et Seznec partaient de Rennes en auto dans la direction de Paris. On a trace de leur passage à Dreux, le même jour, vers 17 heures, puis à Houdan, vers 22 heures. Depuis, on n'a pas revu M. Quemeneur. Seznec rentra seul à Morlaix le lundi matin 28 mai, dans la même automobile.
Bientôt, inquiets de n'avoir aucune nouvelle, les parents de M. Quemeneur interrogèrent Seznec qui déclara avoir laissé le conseiller général du Finistère à la gare de Dreux. le 25 au soir. L'automobile ayant des pannes continuelles, M. Quemeneur, qui tenait à être à Paris le lendemain matin de bonne heure, avait voulu continuer son voyage par chemin de fer Seznec ajouta qu'il n'avait depuis aucune nouvelle de son compagnon; étant allé à Paris pour affaires personnelles il avait essayé de voir M. Quemeneur à l'Hôtel de Normandie, en face de la gare Saint-Lazare; à cet hôtel, on aurait répondu qu'il n'était pas descendu de voyageur du nom de Quemeneur.
La famille de M. Quemeneur fit faire des recherches. On dut reconstituer toute l'histoire du voyage. Seznec fut arrêté le 30 juin 1923. Voici ce que l'enquête avait révélé .
L'histoire d'une randonnée en automobile M. Quemeneur, entre autres immeubles composant une fortune d'environ 560.000 fr., possédait à Plourivo (C.-du-N.), une propriété dite Traounez qu'il avait plusieurs fois manifesté le désir de vendre. En 1919, il fit la connaissance de Seznec et une assez grande intimité s'établit entre eux. En 1923, Seznec exprima à M. Quemeneur son désir de lui acheter sa propriété de Plourivo. Le 21. mai de cette même année, Seznec téléphona à M. Quemeneur et celui-ci annonça à sa sœur et à son beau-frère, Me Pouliquen, notaire à Pont-l'Abbé, qu'il irait le lendemain à Brest avec Seznec, sans dire le but de son voyage. Me Pouliquen, qui avait quelques raisons de douter de Seznec, conseilla à son beau-frère d'être très circonspect dans ses relations d'affaires avec le commerçant de Morlaix. Le 22, M. Quemeheur partit pour Brest avec Seznec. Il se présenta à la Société Bretonne. sollicitant une avance de ce de 100.000 francs. Il expliquait que c'était pour traiter un marché d'automobiles américaines destinées au gouvernement des Soviets. Il devait acheter des automobiles au comptant, les rassembler par dix et les livrer ensuite. Le fondé de pouvoir du directeur de la banque tenta de dissuader son client de traiter une telle affaire et M. Quemeneur se rendit compte qu'il n'obtiendrait pas l'avance demandée de la Société Bretonne. Il. téléphona alors à Me Pouliquen, à Pont-l'Abbé, le mit au courant de l'offre de Seznec et lui demanda un prêt de 150.000 francs. Me Pouliquen ne put s'engager qu'à fournir environ 50.000 francs, et sur l'heure M. Quemeneur lui écrivit pour confirmer sa conversation téléphonique, le priant de lui faire parvenir à Paris, à une adresse qu'il lui ferait connaître ultérieurement, soixante mille francs par chèque barré payable à la Banque de France. Dans l'après-midi de ce même jour, il obtint 10.000 francs de la Société Bretonne... Il repartit avec Seznec, s'arrêta à Lesneven où il acheta à M. Leverge, sous conditions, une automobile Cadillac et regagna Landerneau. Depuis quelques semaines, M. Quemeneur parlait à sa sœur Jeanne de l'affaire d'automobiles de marque américaine.
A Rennes Rappelons qu'en quittant Landerneau, M. Quemeneur avait annoncé aux siens son retour à bref délai et n'avait laissé aucune instruction en vue d'une longue absence. Rappelons aussi qu'il avait été convenu que son beau-frère, Me Pouliquen, devait lui adresser à une date et à un endroit qu'il désignerai ultérieurement, un chèque barré de 60.000 fr. sur la Banque de France. Étant arrivé à Rennes, M. Quemeneur se trouvait à l'Hôtel Parisien, en face de la Gare, vers 17 heures, en compagnie d'un camarade. A ce moment, une forte voiture Cadillac de 50 à 60 chevaux stoppa et un homme en descendit : c'était Seznec qui arrivait de Morlaix. La voiture fut garée, après que M. Quemeneur eut offert l'apéritif. A partir de ce moment, on ne trouve plus traces des deux hommes jusqu'à 21 heures, heure à laquelle ils sont devant les guichets de la poste. Tout laisse supposer qu'ils ont passé ensemble le reste de la soirée et qu'ils ont longuement conversé. En effet, M. Quemeneur a modifié ses premiers projets. II adresse à Me Pouliquen une dépêche le priant d'établir le chèque convenu sur la Société Générale, au lieu de la Banque de France, et de l'expédier d'urgence à son nom à Paris, poste restante, au bureau de poste no 3. Le lendemain matin, vers 5 h. 15, la lourde Cadillac emportait sur la route de Paris M. Quemeneur et Seznec.
Le voyage du 25 Le reste du voyage a pu être reconstitué dans ses grandes lignes, grâce à divers témoignages et à certains dires d'ailleurs restrictifs de Seznec lui-même. Nos voyageurs arrivèrent à Dreux vers dix-sept heures et durent faire réparer la voiture. Cette réparation les retint plus de deux heures dans cette ville. M. Quemeneur était pressé de repartir Il demanda à M. Hodey, le mécanicien qui faisait cette réparation, si l'automobile était en état d'arriver à Paris dans la soirée. M. Hodey conseilla à ses clients de prendre le train passant à Dreux à 19 h. 44. Il s'offrait à conduire leur voiture à Paris deux jours plus tard. Seznec intervint aussitôt et décida de se remettre en route. Le départ eut lieu vers 20 h. 20.
A 21 heures, l'auto stoppa à Houdan, où fut achetée, chez M. Geaugirard, une lanterne pour l'arrière de la voiture. Puis M. Quémeneur et Seznec allèrent dîner à l’Hôtel du Pot-d'Etain, d'où ils sortirent vers 22 heures pour prendre l'automobile chez Geaugirard. Peu après, ils partirent pour Paris. Allant droit devant eux, ils dépassèrent la route de Paris qui était à leur droite et, à plein moteur, ils entrèrent dans la cour de la gare, heurtant le poteau de la barrière de la petite vitesse. Là se trouvaient le chef de gare, sa femme et deux employés, MM. Garnier et Mouvion. M. Garnier, interpellé sur la route à prendre, donna le renseignement, mais les automobilistes au lieu de tourner à gauche en sortant de la cour, comme il leur avait été recommandé, prirent à droite la route de Saint-Lubin. Ils s'aperçurent de leur erreur 150 mètres plus loin et rejoignirent la route de Paris. Les habitants entendirent la voiture rouler pendant plus d'un kilomètre, puis, plus rien. Aucun des voyageurs, affirment les témoins, n'était descendu à la gare de Houdan. On entendit seulement les automobilistes se disputer quand ils se fourvoyèrent sur la route de Saint-Lubin. Depuis, on a perdu la trace de M. Quemeneur... On a, par contre, retrouvée, nos lecteurs vont savoir comment, celle de Seznec. (A suivre...)
Paul LERY.
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