LES CHRONIQUES RIMÉES DE « L'AUTO »
LES EMBARRAS DE PARIS A la manière de... Boileau.
Qui frappe l'air, bon dieu, de ces lugubres cris ? Sommes-nous chez Pluton? Sommes-nous à Paris? Et quel fâcheux afflux de lourdes tapissières, De tramways, d'autobus, grands souffleurs de poussière; De camions, de taxis, fait un affreux magma De l’Étoile à Pantin, du Trône à l'Opéra! Avec ma 6 HP, s'il faut que je circule, Je ne sais si j'avance, ou bien si je recule: A tous les carrefours, par les taxis coincé, Je vois, à chaque instant, mon coucou cabossé : Ici, c'est l'autobus de Clichy-Batignolles Qui, des hauteurs sacrées, à plein gaz dégringole Et qui, virant à gauche, au ras de mon capot, Fait ruisseler, d'un coup, la sueur sur ma peau... Des paveurs, rue Daunou, me bouchent le passage! Là, ce sont des panneaux et des échafaudages M'éclaboussant les yeux d'un poussif Bibendum Ou portant l'eczéma d'un gros Bébé Cadum!... Là, sur une charrette, une poutre branlante Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente. Pour comble, le cheval, sur le pavé glissant, Vient s'affaler aux pieds d'un placide passant! D'un camion, en versant, il accroche une roue Et du choc le renverse en un tas de gadoue, Quand un autre, à l'instant s'efforçant de passer, Dans le même embarras se vient embarrasser. Cent taxis, aussitôt, arrivant à la file, Y sont en moins de rien suivis de plus de mille. Et les bruits des moteurs, des cloches, des cornets, Semblent trois mille veaux mourants assassinés! Tandis que le chauffeur de chaque véhicule, Sur le chauffeur voisin tout son fiel accumule, Et que, rongeant mon frein, je songe avec fureur Au rendez-vous raté, sabotant mon bonheur!... Délaissant au plus tôt cette tourbe en furie,. J'essaie de « me barrer» devers les Tuileries, Et, voulant au plus vite arriver en ce lieu, Je descends à pleins gaz la rue de Richelieu, Espérant que peut-être un oukase énergique Aurait prescrit, enfin, par-là «le sens unique»! Mais, à peine ai-je atteint la rue de Rivoli, Qu'un livreur m'écharpant, six mois me rive au lit!... C'est là que, maudissant les moteurs et les hommes, En parcourant l'Auto je fais quelques bons sommes,
Et je rêve à ce temps-plaise au ciel! rapproché Où l'on habitera chacun sur son rocher, Au Pôle Nord l'été, l'hiver en Malaisie, Loin des Grands Boulevards et de leur frénésie, Où nous aurons chacun notre petit avion Pour venir faire un tour à la Rédaction! Sur le toit de l'Auto, sans souci du garage, Nous viendrons atterrir au dix-huitième étage... Ou mieux... pour ménager nos ailes et nos pieds, C'est par la T.S.F. qu'on « lira » nos papiers!
Fernand Vélon.
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