La réforme des Conseils d'administration
A plusieurs reprises, en ces derniers temps, l'Œuvre a eu l'occasion de signaler à ses lecteurs les « agissements » des administrateurs de nos réseaux ferrés, soit à propos de la résistance qu'ils ont opposée au gouvernement quant à la réintégration des cheminots, soit à propos de certains versements importants qui auraient été faits à la caisse électorale de M. Billiet. Ces agissements », qui ne sont d'ailleurs point particuliers aux Compagnies de chemins de fer, cette espèce de politique réactionnaire que mènent plus ou moins ouvertement les conseils d'administration de presque toutes nos grandes Sociétés, ne s'expliquent que trop si l'on pense à la manière dont lesdits conseils sont généralement composés. On a appelé les conseils d'administration « l'asile de vieillards ». Disons du moins: « le refuge de quelques vieillards qui ont de la chance ». C'est là, en effet, que sont entretenus grassement un petit groupe de fossiles, politiciens démonétisés, diplomates éclopés, généraux hors d'usage, dont on retrouve les noms à la tête de toutes les grandes entreprises bancaires, industrielles et commerciales. Ces fossiles, toujours les mêmes, dominent ainsi toute notre économie nationale et y font régner, naturellement, leurs méthodes surannées, leur haine de l'initiative et leurs goûts rétrogrades.
En veut-on un exemple? Regardez le conseil d'administration d'une de nos principales Compagnies de chemins de fer, la Compagnie d'Orléans. Par qui est-il présidé ? Par un certain M. Charles Vergé. Charles Vergé! Ce nom, n'est-ce pas ? ne vous dit pas grand'chose. Et il ne semble pas que celui qui le porte ait jamais rien fait qui soit propre à le rendre illustre. On doit croire cependant que le mérite de M. Vergé est supérieur à sa renommée. Car force est bien de lui supposer une activité extraordinaire et une capacité de travail à toute épreuve, l'on en juge par le nombre et la diversité des tâches, presque toutes de premier plan, dont il s'est chargé. Songez qu'il n'a pas seulement à présider aux destinées d'une Compagnie aussi considérable que la Compagnie d'Orléans. Il faut encore qu'il donne ses soins, en qualité de vice-président, à la Compagnie du Canal maritime de Suez, qui n'est pas non plus une affaire de mince importance, et, toujours en la même qualité, au Syndicat des Chemins de fer du Maroc et au Syndicat des Chemins de fer de Ceinture de Paris. D'autre part, il ne saurait se désintéresser de la Société Maritime auxiliaire de Transports, ni de la Compagnie générale de Pêche maritime et d'Approvisionnement en poisson, ni de l'Union Hydro-Electrique, puisqu'il en est le président. Enfin, il doit trouver, entre les séances de tant de conseils, des loisirs et de l'intelligence pour veiller, comme administrateur, à la bonne marche de la Société Anonyme de l'Annuaire de commerce Didol-Bottin, de la Compagnie d'Assurances contre l'Incendie « La Nationale» et de deux autres Compagnies d'Assurances, également dénommées « La Nationale », s'occupant, l'une d'assurances sur la vie, l'autre d'assurances et de réassurances de risques divers. Au total, onze conseils d'administration, avec quatre présidences et trois vice-présidences. Comment veut-on que ce vieillard puisse supporter, sans en être accablé, la gestion d'un si grand nombre d'affaires si importantes et si variées ? Qu'on se rassure, il n'en est pas accablé. Chacun sait que, dans ces conseils, les administrateurs, y compris les présidents, ne viennent que pour somnoler et toucher leurs tantièmes et jetons de présence. La principale occupation de M. Vergé est sans doute de recueillir les deux millions, ou peu s'en faut, que doivent représenter annuellement pour lui ses onze conseils. Deux millions par an, pour ne rien faire ! La place est bonne. Et l'on conçoit que les privilégiés qui s'y trouvent embusqués emploient à en barrer l'accès aux nouveaux venus « les derniers restes d'une ardeur qui s'éteint ». On conçoit aussi qu'administrées de la sorte nos grandes Sociétés se montrent si routinières et si lamentablement inférieures au rôle qu'elles devraient jouer dans la vie économique du pays. Ce qu'on ne conçoit pas, c'est que le pays s'en accommode et qu'à cette heure critique où la guerre économique exige, plus encore que l'autre, des chefs entreprenants et hardis, c'est-à-dire jeunes, il se laisse mener, ou plutôt entraver, par cette gérontocratie paresseuse et gavée. On interdit le cumul aux fonctionnaires: ne devrait-on pas interdire aux administrateurs des Sociétés anonymes de participer à plus de trois ou quatre conseils ? Mais trois ou quatre conseils, c'est encore trop pour une tête sénile. La réforme la plus indispensable c'est de fixer aux dirigeants de nos grandes entreprises la même limite d'âge 65 ans, par exemple - qu'on impose aux commandants de nos armées ou aux autres chefs des services publics. « Un octogénaire plantait », raconte le bon La Fontaine. Qu'ils plantent, si le cœur leur en dit mais, de grâce, qu'ils n'administrent plus !...
L'EMPLOYÉ.
| Charles Vergé a également été Maitre de Requêtes au Conseil d'État |
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