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L'Écho de Paris


LÉcho de Paris 1923 12 10 04 110 haies par Earl Thompson

La course de 110 mètres haies est peut-être, parmi les épreuves pédestres, celle qui exige, pour réussir, les qualités athlétiques les plus complètes. Ainsi, Earl Thomson, recordman du monde des 120 yards (110 mètres haies) en 24 sec. 2/5, vainqueur aux Jeux Olympiques de 1920 à Anvers, et qui a encore une chance de premier ordre d'inscrire son nom sur les tablettes de la VIII Olympiade, Earl Thomson est un homme admirablement découplé. C'est, en outre, un des intellectuels du sport (comme le sont la plupart de ses collègues américains, élèves ou anciens élèves d'une des Universités transatlantiques). Aussi croyons-nous intéressant de donner quelques notions du style employé par Thomson pour franchir, sur 110 mètres, dix haies de 3 pieds 6 pouces de hauteur en 14 sec. 2/5. Elles sont tirées d'un article que Thomson a rédigé lui-même en faveur de ses « camarades de France », pour lesquels il éprouve une grande sympathie et de l'admiration. Cet article était destiné à la revue Le Stade, de Nancy. Le défaut de place m'oblige, malheureusement, à n'en donner que les points essentiels.
Après avoir constaté que l'art du saut de haies n'est pas à la portée de tout le monde, et dit tout le soin et la patience que réclame cette préparation spéciale, Barl Thomson déclare que « le plus grand secret dans le saut de haies est de revenir à terre le plus vite possible, après avoir franchi l'obstacle. Et afin d'accomplir ce geste indispensable, ajoute-t-il, je tire un bénéfice incroyable de l'usage de mes bras. » Thomson les lance en avant comme s'il voulait se frayer un passage ou plonger, alors que la plupart de ses rivaux ont, à ce moment-là, les bras en croix et planent avant de retomber. C'est très joli, mais moins efficace ! Et Thomson d'insister: « Quand j'aborde la haie, je prends mon élan à distance; en même temps que j'élève ma jambe droite pour le saut, je hausse mes bras que je pousse en avant, et ce geste contribue à me faire revenir au sol rapidement. La jambe gauche, qui est en arrière, suit le mouvement en con- tre-bas si j'ose dire de la droite, et frotte, époussette la haie. Je passe et me pose à terre pour me précipiter vers le prochain obstacle, comme si j'étais mû par un ressort.»
« Lorsqu'on franchit des haies à l'entraînement, il vaut mieux accrocher la barre que de la passer trop au-dessus. Plus vous approchez vos jambes de la barre, nettement, sûrement, meilleur vous êtes. »
Thomson, lorsqu'il se prépare, pose un petit caillou sur la barre supérieure, puis il s'élance et essaye de le faire tomber sans renverser la haie. On arrive ainsi à une précision extraordinaire. Il cite l’exemple de Forrest Smithson, qui franchissait sept haies sans en heurter une seule, les yeux bandés,
«Par de tels exercices, déclare le célèbre athlète, nous devenons de véritables virtuoses avec nos pieds, et, j'insiste sur ce point, avec nos bras.» Et cependant, déclare encore Thomson, je ne suis pas un sprinter (coureur de vitesse): un véritable sprinter parviendrait à rogner encore un ou deux cinquièmes de seconde à ce record.
N'empêche que son temps de 14" 2/5 est déjà extraordinaire. Combien de coureurs faisant le même parcours en plat, parallèlement à Thomson sautant les dix haies, seraient battus !
Pour terminer, Thomson ajoute qu'il ne faut pas accomplir, à l'entraînement, le parcours total en sautant toutes les haies. C'est trop fatigant. Mieux vaut ne s'exercer que sur deux ou trois obstacles. La foulée, l'élan et le saut ne tardent pas à devenir des réflexes; les jambes agissent mécaniquement et ne se trompent pas d'un millimètre. Mais le saut des haies est avant tout une cadence à obtenir. Puissent ces conseils être suivis par les quelques spécialistes que nous possédons en France actuellement, et parmi lesquels Bernard et Sempé nous paraissent être les mieux doués. Mais il y a encore loin du record du monde de Thomson au record de France que Georges André établit en 15" 2/5, en 1922, à Genève. Cela représente au moins 6 à 7 mètres à l'arrivée. Les croquis que j'ai demandés à Mlle Louise Ibels de faire pour illustrer cet article sont destinés à marquer les trois points essentiels préconisés par Thomson: 1° le large saut de l'élancement (j'avais mesuré, à Anvers, 2 m. 80 avant la haie); 2° l'effleurement de la haie au moment du franchissement; 3° le plongeon des bras en avant qui permet à Thomson de revenir plus vite au sol.
En lisant cet article, les moins avertis se rendront compte que l'athlétisme est véritablement un art et mérite la prédilection que nous n'avons jamais cessé de lui accorder.

G. de LAFRETE.