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L'Écho de Paris


L'Écho de Paris 1923 12 10  procès germano américain

UN CURIEUX PROCÈS DANS LE GRAND DUCHÉ DE BADE

(De notre correspondant particulier)
Berlin, 9 décembre.
Un procès politique particulièrement intéressant, dans lequel sont impliqués des Américains et un Français, vient de s'ouvrir devant le tribunal de Mosbach.
Le 10 août dernier, deux individus, un Suisse, Schmidt, et un Français, Sterben, tentaient de s'emparer par force d'un Germano-Américain, Bergdoll, recherché par le gouvernement américain, avec l'intention de le transporter en pays occupé. L'attentat se produisait la nuit, dans un hôtel d'Eberbach, petite ville située dans la Forêt-Noire, à quelque distance du Rhin. Bergdoll, réussissant à faire usage de son revolver, tuait Schmidt et blessait grièvement Sterben. Quelques instants plus tard, la police allemande découvrait, à l'entrée de la ville, une automobile de l'armée américaine. On arrêtait le lieutenant américain Griffith et son chauffeur Nelson, en même temps qu'un Russe, le duc de Gagarin, soupçonnés d'avoir préparé l'attentat.
Depuis plusieurs années, les aventures de Bergdoll passionnent l'opinion américaine. Les grands journaux des Etats-Unis ont des envoyés spéciaux qui assistent actuellement au procès. Un représentant du consul américain suit également les débats.
Bergdoll est le fils d'un Allemand qui émigra dans sa jeunesse en Amérique et qui fit une fortune considérable comme industriel. Lors de l'entrée des Etats-Unis en guerre, les deux fils du grand industriel germano-américain refusèrent de se laisser incorporer et de prendre les armes contre l'Allemagne.
Tous deux furent arrêtés; mais l'un, Grover Bergdoll, réussissait peu après à s'échapper dans des conditions assez étranges. Grover Bergdoll prétextait avoir enfoui en terre une somme d'argent considérable et demandait à pouvoir se rendre à l'endroit voulu pour déterrer son trésor. Durant le voyage, il réussissait à fausser compagnie aux deux policiers qui étaient chargés de sa garde. Il passait alors au Canada et trouvait le moyen de gagner l'Allemagne.
Dès cette époque, le gouvernement américain mettait à prix la tête de Bergdoll, pour une somme importante. Depuis la guerre, l'Association des officiers américains a toujours eu l'espoir de faire payer sa peine au déserteur. Déjà, en 1921, un premier attentat contre Bergdoll, exécuté par le détective américain Reas, avait Reas, avait échoué.
Aujourd'hui, devant le tribunal de Mosbach, le lieutenant Griffith a exposé, d'une façon qui lui fait honneur, les motifs de son acte.
L'officier américain a déclaré qu'il était venu en France, dès le mois de mai 1922, comme représentant de la Légion américaine, pour participer à l'inauguration du grand cimetière américain situé à Romain. C'est devant les tombes de ses collègues morts au champ d'honneur et avec l'idée de les venger que Griffith a conçu le plan de livrer Bergdoll à la justice américaine. A Paris, il fit part de son projet à un grand nombre d'officiers qui l'approuvèrent avec enthousiasme. Griffith commençait alors à préparer son expédition. Il entrait en relations avec un Russe, l'ancien duc de Gagarin, qu'il chargeait de se rendre à Eberbach, pour surveiller Bergdoll. Par l'entremise de l'Institut de police privée Léoni, il engageait également à Paris deux hommes, Schmidt et Sterben, qu'il chargeait de s'emparer de la personne du déserteur américain. On connaît la façon malheureuse dont a tourné par la suite son aventure.
Comme le président du tribunal allemand faisait remarquer au lieutenant Griffith que cinq ans s'étaient écoulés entre la fin de la guerre et le moment de l'attentat, l'officier américain lui a répondu, avec une mâle énergie:
« Une infamie telle que la désertion ne s'efface pas avec les années. » L'attitude de l'officier américain, au cours de sa déposition, a été celle d'un parfait patriote.
Le peuple allemand croit toujours à un retour de l'opinion américaine en faveur de l'Allemagne. Le procès de Mosbach lui donne un exemple de la mentalité véritable de ces millions d'hommes qui sont venus offrir généreusement leur vie sur les champs de bataille de France.

DE VILLEMUS.