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FIGURES PARISIENNES Visages d'enfer
Vous venez de rentrer à Paris, comme tout le monde, et vous pouvez bien avouer que votre première impression de la grande ville a été son redoutable accueil. On ne peut pas dire que la gare Saint-Lazare vous ait sauté au cou si l'on ose cette image ni que la rue de la Paix se soit parée pour vous de rameaux d'olivier.
Et Paris, notez-le bien, n'est pas seul en cause. Bruxelles n'est guère, au premier abord, plus souriant et plus disposé à accueillir le provincial. Et Londres -surtout à la gare de Charing Cross- est complètement rébarbatif. Non !c'est l'accueil de la grande ville, c'est son aspect fermé, brutal, hostile, de caserne fortement gardée; c'est la suggestion, créée dès l'entrée par la rangée de casquettes et la pèlerine du douanier, que l'on salue, en rentrant, le poste et le maréchal des logis de service... Et les Parisiens ! Mon Dieu !! qu'ils sont laids... Nous pouvons le dire, n'est-ce pas, puisque nous en sommes... Et nous ne voulons pas prétendre ici que les habitants de La Châtre soient tous jolis, ni que les citoyens de Tours soient tous ravissants et faits au tour, mais il est certain, de même que de petites billes trempées dans un composé d'aniline prennent aussitôt une couleur donnée, que les humains trempés dans l'atmosphère de Paris prennent rapidement, sauf exceptions, une certaine laideur dure et particulière... D'où cela vient-il ? Cela provient de ce qu'ils ne sont pas heureux. On est joli quand on est heureux. Un enfant de trois ou quatre ans est heureux. Et il est presque toujours joli. Du moins, pour sa mère... Quant aux autres personnes, comme elles ne le regardent pas... Mais lorsqu'on n'est pas heureux, on est laid. Il n'y a rien de plus laid que la laideur de l'envie ou du regret, et celle, presque aussi affreuse, du désir... Les Parisiens ont des figures d'enfer. En les regardant avec soin, l'on est forcé de constater l'exacte ressemblance, le parallélisme rigoureux de leurs visages avec les traits des damnés reproduits par Gustave Doré dans son édition de l'Enfer du Dante... Quant aux Londoniens, ils ont des faces de marrons sculptés; et les New- Yorkais, plus peut-être encore, présentent des visages torturés. Sans aller exactement jusqu'au grincement de dents, leurs figures portent, sans aucune exception, les signes les plus évidents de la préoccupation, de l'angoisse, de l'embêtement morne et du souci.
Admettons que vous lisiez cet article dans un quelconque tramway de Paris. Levez simplement les yeux au-dessus de la feuille imprimée, sans prévenir votre voisin d'en face, et dites-moi si cet homme a l'air heureux, si cette femme a l'air vraiment satisfaite de l'existence. Regardez ensuite à gauche, puis à droite. Faites l'expérience dans le tramway de Clichy, dans le Métro, dans un restaurant, et même, là où devrait exister le bonheur matériel, dans un milieu de luxe. Je parie bien que si vous établissez le pourcentage des gens au visage rose, souriant, satisfait et reposé, ce pourcentage n'atteint pas trois pour cent de l'ensemble. Cet homme est maigre ; il a les joues creuses; son nez descend par habitude de s'être penché sur un travail trop quotidien; son corps affaibli flotte dans ses vêtements, ses pieds traînants le mènent à une besogne dont il a peu de chance de pouvoir se dégager, et son toussottement ne s'améliore pas dans l'atmosphère d'une station du Nord-Sud. Celui-ci perd, comme si ses joues ne pouvaient plus le supporter, son lorgnon; cet autre a l'air de chercher des racines carrées; celui-ci ressemble à un noyé desséché; et ceux-là, tous en rang sur un banc, ont l'air d'attendre au dépôt du bagne leur transfert à Saint-Martin-de-Ré... Cette petite a du blanc sur le menton, pour trois sous peut-être ; elle a aussi soixante centimes de rose plaqué; et sur tout cela brillent deux grands yeux de lumière noire, deux yeux d'épouvante; elle marche sur des talons trop hauts et sur du pavé dur. Et tout le jour peut-être, cramponnée à un téléphone enragé, elle a répondu aux vaines communications et aux ordres futiles venus de vous, de moi ou d'un autre agité. Pauvre fille ! Et ces deux hommes, aux doigts gras dorés de bagues, et qui échangent sur un banc de tramway des propos d'affaires... Leur visage est oblique, ils ont des poches sous les joues, et leurs yeux ont une façon de voir en-dessous et de glisser d'une personne à l'autre, comme glisse sous l'eau sourde d'une mare le reflet de poignard d'un brochet. Ils parlent à voix basse et presque par signes. Et à chacun des chiffres échangés, car leur conversation vile et passionnée n'a trait qu'à des chiffres, leurs sourcils se ferment davantage sous un front têtu et méchant
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