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UN FRUIT DÉFENDU
C'est une jeune femme seule, une artiste, qui gagne honnêtement, c’est-à-dire. péniblement, sa vie. Elle s'appelle... il faut que je lui donne un nom pour vous la présenter, elle s'appelle Germaine Langlois. Et Mlle Germaine Langlois vient d’envoyer à ses amis dont j’ai l’honneur d’être un petit carton ainsi conçu : ⁻ Germaine Langlois est heureuse de vous annoncer la naissance de sa fille Marianne-Emma née à Paris, le 14 juillet 1923 — Mademoiselle Langlois ? Vous voulez dire Madame Langlois ? Non, je dis bien Mademoiselle. Et c’est justement ce qui fait l'originalité du petit carton. Mlle Langlois n'est pas encore mariée. La petite Marianne, née le jour de la fête nationale, est une enfant dans le genre de l'Esprit des lois, qui, au dire de son orgueilleux auteur, eut un père, mais pas de mère « prolem sine matre creatam ». là c'est le contraire, c’est le père qui manque. On ne peut pas tout avoir…. Mais je vois de braves gens froncer le sourcil et les entends me dire : « Vous parlez bien légèrement d'une chose grave. Vous qui fîtes l'an passé une campagne si juste et si opportune contre les débordements de la pornographie, comment pouvez-vous approuver de telles mœurs ? » Je ne les approuve ni ne les blâme ; je les constate. Il me paraît difficile de nier l’existence, et même le droit à l'existence des enfants naturels. Et toutes les fois que j'en vois naître un, si sa mère « l’empêche de mourir », je pousse le patriotisme jusqu'à m'en réjouir pour mon pays. Je pousse aussi la galanterie jusqu'à tirer mon chapeau à la mère, qui, son bébé dans les bras, m’apparait digne de tous les respects. Je vais même plus loin dans la perversité : une jeune femme comme celle-ci me semble d’autant plus digne de sympathie qu'elle est plus seule et plus délaissée. Pour tout dire, je connais à peine Mlle Langlois. Je n’aspire à l'honneur de compter parmi ses amis que depuis la réception du faire-part reproduit ci-dessus. J'ignore tout de son cas personnel, mais je trouve son geste crâne, droit, vaillant. Ce n’est pas à dire, assurément, que je le propose en exemple à toutes les jeunes filles, pas plus.que je ne leur souhaite d’attraper la peste. Mais, à tout prendre, s’il faut choisir, mieux vaut encore attraper un enfant que la peste. — Non, monsieur, interrompt un moraliste intransigeant, mieux vaut se marier. Ah ! que vous avez raison, monsieur le moraliste intransigeant, je forme avec vous les vœux les plus sincères pour que toutes nos vierges nubiles trouvent demain le brave homme de mari qu'elles attendent et qu'elles méritent. Mais… Mais nous avons perdu dix-huit cent mille hommes à la guerre, et depuis 1918, (il serait bon qu'une loyale statistique nous renseignât sur ce point), les « suites de la guerre » en ont probablement emporté cinq ou six cent mille de plus. C’est ce que j'appelle les « surmorts ». Ajoutez-y un nombre à peu près égal de survivants, qui doivent renoncer au mariage parce qu'ils ne sont plus en état de travailler pour une famille, et vous ne serez pas loin de conclure avec moi que la guerre à fauché en France la moitié des fiancés possibles. Résultat: deux filles pour (ou contre) un garçon. Conséquence : il y aura, ces temps-ci, beaucoup de mademoiselles Langlois, et, je l'espère, beaucoup de fruits défendus » dans le verger de la France. Alors, monsieur le moraliste intransigeant, je vous invite à rechercher s'il n'y a pas un conflit douloureux et tragique entre votre règle des mœurs et le vouloir-vivre national. Je vous demande si tant de pauvres filles que la nature va demain réduire à « fauter » ne sont pas à leur façon les premières et les plus pitoyables victimes de la guerre. Je vous engage à vous poser — pesant les mots et les responsabilités — cette question vraiment patriotique : « Est-ce bien leur faute, où celle des Boches ? » Si vous m'accordez que la grande tuerie internationale où elles n’eurent aucune part est pour ces malheureuses une circonstance atténuante, ne leur en veuillez pas trop de ce qu'elles pourront faire, même toutes seules, pour réparer l’affreux malheur. Et puis n'oubliez point surtout, Ô moraliste, que la première de nos « régions dévastées », la plus désolée, la plus douloureuse, celle dont on ne parle jamais, c’est le cœur de nos filles.
Gustave Téry
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