| L'Œuvre 02 janvier 1924 |
![]() |
|
Du rire commercial
La Revue de l’Épicerie, qui, j'aime à le croire, est rédigée par des professionnels (c'est-à-dire par des journalistes de l'épicerie, et non par les épiciers du journalisme), publie une étude fort intéressante sur la valeur commerciale du rire.
Cet article contient des aphorismes extrafins et superfins qui devraient être affichés dans toutes les épiceries dignes de ce nom: « Le rire augmente le rendement. « Le rire prévient les malentendus. « Le rire est un lubrifiant. Il adoucit les frottements... Il y a des professions où, pour réussir, il faut rire. Il en est d'autres où il faut être sérieux comme un âne qu'on étrille. Il faut être sérieux quand on exerce un métier rigolo. Il faut être rigolo quand on exerce un métier sérieux. Un comique professionnel ne doit jamais rire, sous peine de ne jamais faire rire son public. Montel et Raimu renchérissent sur le sérieux funèbre des grands clowns classiques et par ce seul moyen déchaînent l'hilarité; tandis que M. Fursy, comme nous le faisions remarquer l'autre jour, consterne son assistance par les excès. d'une jovialité dont on n'aperçoit point les raisons dès l'abord, et encore moins quand on y réfléchit. Un pape ne doit pas rire, du moins dans l'exercice de ses fonctions pontificales. Un croupier ne doit pas rire, du moins lorsqu'il officie derrière une table de roulette ou de baccara. Un colonel ne doit pas rire sous les armes, même lorsqu'il fait une entrée comique dans un village, en musique et à la tête de son régiment... Un chef de gouvernement ne doit pas rire, même dans un cimetière. D'une façon générale, un politicien doit être sérieux quand il se trouve devant des électeurs ou devant un sténographe, c'est-à-dire dans les moments où il se moque du monde. Un médecin doit-il rire? Ça dépend. Ça dépend du client. Lorsque le client est très malade, le médecin doit rire; le rire du médecin est un tonique puissant dans les cas d'angoisse et de dépression. Lorsque le client n'a rien du tout, le médecin doit rester grave. Un client qui n'a rien fait venir le médecin pour que le médecin lui trouve quelque chose et serait grandement indigne d'être traité avec une légèreté blessante. Le rire du chirurgien dont le patient épie le visage est extrêmement réconfortant. Le chirurgien rit; donc il n'est pas inquiet... Mais je ne conseille pas à un dentiste de rigoler en introduisant le premier de ces messieurs ou la première de ces dames dans la chambre de torture; quand on souffre d'une rage de dents, on est assez mal disposé à la gaieté, et on ne comprend même pas que les autres soient gais... A plus forte raison si le monsieur qui rigole est l'ennemi, le bourreau, le dentiste... Un dentiste qui rirait après l'extraction s'exposerait à perdre son client. Un dentiste qui rirait avant l'opération s'exposerait à des sévices graves... (A la façon ingénieuse dont sont disposés leurs fauteuils mécaniques, la tête du patient se trouvant plus bas que ses jambes, je m'étonne que les dentistes ne reçoivent pas plus souvent des coups de pied dans les gencives... Mais ils en reçoivent sans doute et ne s'en vantent pas.) Mais le rire est nécessaire et commercial dans les professions vraiment sérieuses, c'est-à-dire dans les professions qui consistent à vendre quelque chose à quelqu'un. Le boucher, la crémière, l'épicier doivent au moins sourire. S'ils peuvent rire seulement dix heures par jour, ils sont assurés du succès. Sur les grands boulevards, à trois cents mètres l'un de l'autre, il y a deux magasins qui, spécialisés dans la crotte de chocolat, se recommandent spécialement à l'attention du public entre Noël et le jour de l'an. Dans l'un de ces magasins, vous êtes accueillis par de jeunes personnes qui rient d'un petit rire aimable, bête et en somme injustifiable. Dans l'autre, vous êtes servis par des vendeuses qui ont certainement des peines de cœur ou qui sont constipées pour avoir mangé trop de chocolat praliné... Toutes crottes égales, le premier magasin refuse du monde et l'autre est à peu près désert. Le rire commercial et la majoration des prix sont les deux mamelles du négoce... Encore la majoration ne passe-t-elle qu'à la faveur du rire... L'enseignement du rire commercial devrait être la matière principale de l'instruction donnée à l’École Pigier. Un seul commerçant a intérêt à rester sérieux. C'est le bistro... Car le bistro, par son rôle social, participe surtout de la nature du politicien. G. DE LA FOUCHARDIÈRE.
|







































































