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A PROPOS DE BIFTECK
Commentant un appel de M. Isaac, j'écrivais l'autre jour: « La repopulation n'est pas une question de conscience; c'est d'abord une question de bifteck aux pommes. » Ça ne signifie pas évidemment que toute préoccupation d'ordre moral est toujours étrangère à la fondation et au développement d'une famille, ni que, pour avoir beaucoup d'enfants, il faut être un coquin pourri de vices. Ça ne veut pas dire non plus qu'il suffit de manger du bifteck pour être sûr et quasiment forcé de se reproduire. Ceci pour répondre à un excellent directeur d'institut végétalien qui n'a vu dans mon article qu'une apologie du régime carné, et qui prend la peine de me démontrer longuement qu'on peut être très prolifique en ne mangeant que des légumes. Je n'en disconviens pas, cher monsieur, mais vous ne sauriez croire combien il est malaisé de s'exprimer assez clairement pour être entendu de tout le monde. En m'excusant d'une formule qui a pu prêter à tant d'interprétations imprévues, j'en suis réduit à l'expliquer ainsi, au risque de me répéter: Dire que la repopulation est une question de bifteck, c'est dire sous une autre forme, à peine différente, que la vie chère est le premier facteur de la dépopulation. Si les Français hésitent à se multiplier, c'est qu'en France le bifteck est trop cher, et les pommes de terre aussi; c'est qu'ils ont tout juste, très juste, le nécessaire pour eux-mêmes, et que leurs ressources ne leur permettraient pas d'assurer la subsistance de plusieurs rejetons; c'est aussi que, le plus souvent, autre conséquence de la vie chère, ils sont trop à l'étroit dans leur logis pour y trouver la place de plusieurs berceaux, etc. Ce n'est pas là une opinion, ce n'est même pas une idée banale, ce n'est qu'un fait, mais il crève les yeux, et je n'imaginais vraiment pas que la simple constatation de cette évidence pût donner lieu à une méprise et encore moins à une protestation. Les comptes rendus du congrès de Marseille nous apprennent cependant que, dans son discours d'ouverture, M. Isaac, défendant le conseil supérieur de la natalité contre ses « détracteurs », a pris texte de mon bifteck aux pommes pour essayer d'établir que le problème de la repopulation est, au premier chef, une question morale. Si M. Isaac en demeure convaincu, c'est son affaire; je songe seulement avec quelque inquiétude que s'il nous faut attendre le relèvement de la moralité la moralité pour voir s'ensuivre celui de la natalité, nous risquons fort, lui et moi, de ne jamais assister à cet édifiant et réconfortant spectacle. Quant à nous représenter comme des adversaires, c'est une si flagrante injustice que je m'en tiens à rappeler, entre autres initiatives, notre récente campagne pour empêcher nos petits de mourir ». Si M. Isaac, président du « conseil supérieur de la natalité », cherche des gens qui s'efforcent de rendre à ce pays les enfants qui lui manquent, qu'il se renseigne: il les trouvera dans ce journal. Sans doute, nous n'avons pas les mêmes idées; nous n'avons pas non plus recours aux mêmes méthodes. Mais si l'on en juge par les résultats, l'Œuvre est prête à concourir avec tout le conseil supérieur de la natalité, si « supérieur » qu'il soit.
Gustave Téry
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