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LES POÈTES DU TRAVAIL
A Bergerac, on élèvera prochainement un monument à un cordonnier... Il est vrai que ce cordonnier était aussi poète. Il s'appelait Jacques Le Lorrain. Installé, il y a une vingtaine d'années, dans une modeste échoppe au n° 25 de la rue du Sommerard, à Paris, il avait affiché à sa porte un boniment en vers qui se terminait ainsi :
« Auteur, je fis jadis des pièces illisibles, Bouif, je mets aujourd'hui des pièces invisibles. »
Le « bouif », cependant n'avait pas renoncé à écrire des pièces. Volontiers, il les lisait, le soir, aux étudiants, ses clients et ses amis. C'est ainsi qu'Armand Bour, directeur du Théâtre Trianon, entendit parler d'un certain Don Quichotte écrit par Le Lorrain. Il demanda la pièce, la lut, la monta... Joie trop vive, après tant d'années de travail et de misère. Le pauvre « bouif » n'eut pas la force d'y résister: huit jours après la première, il mourait. Dix ans plus tard, Henri Cain tirait de la pièce du Savetier un livret que Massenet mit en musique. Le « bouif » collaborateur posthume de l'auteur de Manon... Quelle revanche de la postérité!... L'hommage que Bergerac, ville natale de Le Lorrain. va rendre à la mémoire du savetier-poète est un exemple à proposer à bien des villes de France. La décentralisation en matière littéraire n'est qu'un vain mot. Que de talents demeurent ignorés dans le fond de nos provinces! Que de modestes poètes ne sont pas même connus de ceux qui les entourent! Si J'en cherchais bien, on découvrirait qu'il n'est pas un métier qui n'ait son poète. Et quel joli recueil on ferait avec les œuvres de tous ces bardes du travail. Parlez des poètes-ouvriers, on vous citera à grand' peine quelques noms les plus illustres. On vous rappellera que Pierre Dupont et Hégésippe Moreau furent compositeurs typographes. On se souviendra peut-être aussi de Savinien Lapointe, le poète-cordonnier, parce que Bérenger a révélé jadis son nom à l'attention des lettrés. Enfin quand on Vous aura nommé maître Adam Billaut, le menuisier de Nevers; Jasmin, le perruquier d'Agen, Reboul, le boulanger de Nîmes, que sa pièce fameuse : L'Ange et l'Enfant a sauvé de l'oubli, on croira vous les avoir nommés tous. Et, pourtant, combien d'autres dont le talent mériterait d'être mis en lumière! Au square d'Anvers, à Paris, il y a la statue d'un poète qui eut des éclairs de génie et qui fut un ouvrier avant d'être un poète. C'est la statue de Sedaine. Regardez-la au passage. Le poète est revêtu du costume des tailleurs de pierre. Avant de ciseler des rimes, il tailla des blocs de grès. Le poète des maçons, lui, n'a pas de statue, mais son nom survit cependant, grâce à une amitié illustre, celle de George Sand. Charles Poncy, maçon de son métier, célébrait en strophes lyriques vers 1848, les nobles aspirations de l'idéal républicain et de la solidarité ouvrière. George Sand se prit de sympathie pour l'homme et pour ses œuvres. Elle le guida. Dans une curieuse lettre qu'on publiait d'elle il n'y a pas longtemps, on trouve quelques conseils qu'elle donnait à Poncy. Elle lui recommande de rester modeste : « Mon enfant, lui écrit-elle, vous pouvez être le plus grand poète de la France un jour si la vanité qui tue tous nos poètes bourgeois n'approche pas de votre cœur... » Poncy retint le conseil: il demeura modeste. Et, pourtant, il ne devint pas le premier poète de la France.
Tous les métiers même les plus rudes ont ou eurent leur poète. Je ne vous apprendrai pas le nom de Jules Mousseron, le poète des mineurs, qui trouva dans le dur labeur de la mine et dans la vie monotone des « corons » des inspirations émues et joyeuses. Son idéal est celui de maints poètes ouvriers qui ne chantent que pour leurs frères en travail. Mais comment les citer tous?... Voici Eugène Granger, le poète déménageur, qui se présente ainsi : « Pour un maigre salaire, une modique somme, Déménageur râblé, courageux, mais altier, Je m'achemine, ainsi qu'une bête de somme, Sous le fouet du charretier... » Voici Pierre Frobert, le poète mécanicien, auteur d'un livre charmant qui s'appelle Les Feux Follets; voici Magu, le poète-tisserand; Ponty, le poète-chiffonnier; Jules Heurtel, de Dinan, le poète-relieur. Voici Adolphe Vard qui, pendant trente ans, fut graisseur de wagons, et qui, entre autres jolis vers, trouva, pour glorifier le travail manuel, ce distique charmant : « L'artisan vaut mieux que l'artiste; La rose ne vaut pas l'épi. » Voici le poète-meunier, Léon Boureau, qui, bien qu'aspirant aux succès poétiques, sait demeurer fidèle Au gracieux moulin rustique Conservé comme une relique Et qui se mire dans les eaux. Voici Sylvain Bargues, le poète-facteur, qui dit en strophes sonores combien est pénible le travail du facteur rural :
D'un pas rythmique il chemine Vers la ferme, vers l'usine, Par le vallon, la colline, Distribuant son trésor. Sur la route monotone, Son bâton noueux résonne. Partout déjà midi sonne Qu'il marche toujours, encor.
Voici même le poète-trimardeur, le chantre de la vie libre, Pierre-Emile Jouin, qui se dépeint ainsi :
« Par les soleils brûlants, par les mornes saisons, Je suis l'errant qui va sans but et sans patrie, Traînant sans fin le poids de son âme flétrie... »
Celui-ci est un taciturne, un pessimiste, parce que c'est un désœuvré. Mais ce n'est point là en général l'esprit qui anime la poésie des travailleurs : de la mélancolie parfois, mais plus souvent de la bonne humeur, de la résignation, un sentiment de fierté pour le métier, un brin d'orgueil corporatif, voilà ce qu'on trouve dans l’œuvre des ouvriers poètes. Je ne vous en ai cité que quelques-uns, mais songez à tous ceux dont le nom est oublié. Dans la seule profession de la cordonnerie, combien sont-ils? Je n'ai nommé ici que Savinien Lapointe, mais il faudrait citer encore le père Martin, le vieux chansonnier du compagnonnage; Alfred Fardin, dit « le Bien Aimé du Tour de France », établi naguère savetier dans le quartier de la Goutte-d'Or; Jean-Marie Rollin, le cordonnier-poète de Billancourt, et Vestrepain, le savetier-poète de Toulouse, auquel sa ville natale a, elle aussi, élevé une statue, œuvre du grand statuaire Antonin Mercié. Ainsi, dans presque toutes les professions manuelles, on trouverait des talents inconnus, méconnus ou oubliés. Qui donc fera l'anthologie des poètes du travail?
ERNEST LAUT.
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