| Le Monde illustré 24 juin 1923 |
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Pierre Loti Par Henry BORDEAUX Nous le savions très malade, retiré du monde, recueilli dans ce prodigieux passé qui lui avait livré toute la beauté éparse dans l'Univers. Mais nous redoutions la mort pour lui. Plus que lui-même sans doute. Nous la redoutions, parce que son œuvre est comme dressée contre la mort, Elle essaie de retenir le temps qui marche. L'art était pour lui un moyen de durer. Il utilisait la gloire pour se survivre. La gloire, c'est d’être connu et aimé de plus d'êtres humains, c'est se perpétuer en quelque sorte par delà le tombeau. Un peu de sa vie ne flotterait-elle pas dans la vie de ses amis inconnus ? Il mènerait par leurs soins une existence incertaine et disséminée, immatérielle mais réelle. Pour ceux-ci et plus encore pour lui-même, désireux de retrouver la lumière de ses étés évanouis, de repasser par les chemins déjà parcourus, il se révélait tout entier, il disait son enfance, ses amours, son cœur. Il sauvait de l’oubli ses intimités les plus sacrées, et ce suprême instinct de conservation explique, justifie certaines confidences de "Prime jeunesse" et du "Livre de la pitié et de la mort". Précaire résistance, lutte inutile. Sa mort est là. Son nom durera toujours, mais a-t-il intéressé une autre immortalité ? Nul n’a si bien ressenti la douceur des lieux où l'on a longtemps prié. Combien de fois a-t-il envié « ces frères d'Orient qui savent mieux garder que nous les vieux rêves consolateurs, qui marchent encore les yeux fermés pour ne pas voir le gouffre de poussière et s'endorment dans les mirages magnifiques ! » Il est allé jusqu'en Palestine pour demander à la terre du Christ un dernier enchantement sacré en sa faveur. Maintenant, il repose dans le petit cimetière qu'il a choisi, dans l'île de Saint-Pierre d'Oléron, le cimetière des tendres aïeules qu'il a chanté dans le "Roman d'un Enfant". La mer l'entoure, comme elle entoure le rocher de Chateaubriand, — cette mer dont il fut le poète, comme il a été le poète de la jeunesse, de l'amour et de la mort. Pierre Loti comme ces syllabes nous faisaient tressaillir autrefois. Comme elles me font tressaillir encore aujourd’hui. Je me souviens que, l'ayant célébré dans une de mes premières études littéraires réunies dans mon premier livre "Âmes modernes", il en fut si touché qu’au moment de s’embarquer, il m'envoya un long télégramme de gratitude. C'était en 1893 ou en 1894. Un peu plus tard, de passage à Paris, il m'invita à l'hôtel du Bon-Lafontaine où il descendait mystérieusement sous le nom de M. Daniel. Il me déçut un peu, je dois le dire, soit que mon imagination me l’eût représenté sous un jour prodigieux, soit qu'il fût en réalité un peu décevant, s'amusant à de petites choses insignifiantes, puis, tout à coup devenant grave, distrait, lointain comme si quelque songe ou quelques souvenirs le hantaient. Je ne l'ai revu qu'à de rares intervalles. Quand je lui dédiai "La Robe de Laine", il m'écrivit longuement et affectueusement. Cependant je l’avais froissé un jour, bien involontairement, pour avoir mis en doute ses connaissances de Pascal. Il affirmait ne rien lire, et voulait avoir lu. Puis, il me pardonna ce doute irrespectueux, et la dernière fois que je le vis, à l'hôtel du quai d'Orsay, toujours sous un nom d'emprunt, bien que chacun le reconnût, il me témoigna une amitié dont la pensée m'est chère. Car il fut véritablement l'enchanteur douloureux et désespéré de notre jeunesse. Il savait que, dans la guerre, j'avais eu l’occasion de parler de lui, comme je devais en parler devant ceux qui paraissaient un jour — oh! bien involontairement, et pour le regretter d’ailleurs sans retard — oublieux de notre passé littéraire, et ne comprenaient pas que nous défendions les pages de Racine, de Lamartine et de Pierre Loti en défendant notre sol et nos villages. Il l'avait su je ne sais comment et, sensible à la sympathie comme à l'injustice, il s'en montrait reconnaissant outre mesure. Dans la guerre, déjà âgé et malade, il avait repris du service. Il a écrit des pages vengeresses sur Reims, sur la campagne, autour de Noyon où il avait vu les pommiers abattus au printemps par les Allemands avant leur retraite, et sur les troncs ainsi coupés les branches fleurir jusque dans la mort. Un matin, dans l'Inde, Loti a noté cette impression :« Un corbeau m'éveilla, chantant à plein gosier sous ma fenêtre, devant le soleil qui se levait. » Un chant funèbre et la nature lumineuse, n'est-ce pas le leit-motiv de toute son œuvre ? De la Polynésie de son premier livre, "Prime jeunesse" au "Journal d'un sous-officier pauvre" que publiait encore l'Illustration du mois dernier, de ces trente où quarante volumes de navigations et de chevauchées, nous ne retirerons guère de renseignements sur les hommes, le passé des races, les mœurs, les arts, l’industrie, le commerce, la vie intellectuelle, la vie économique. Ce voyageur est dépourvu de la curiosité qui feuillette l'univers comme un livre paru pour relever la trace des efforts humains. Il le voit comme s'il était le premier à le voir. S'il méconnaît le travail des hommes qui ne sert guère qu'à enlaidir La terre, nous donnera-t-il du moins des descriptions exactes et précises du monde qu'il a parcouru ? Quoi qu'on ait dit, Pierre Loti n’est pas un peintre. Il définit avec des mots abstraits. Son vocabulaire est des plus restreint. Indéfinissable, indicible, inexprimable, telles sont quelques unes des épithètes qu'il emploie le plus fréquemment. Et, chose singulière, ce qu'il décrit le mieux, c'est ce qui est sans limites : la mer, le désert. Souvent il se pose cette question : « Qui peut dire où réside le charme d’un pays ? Qui trouva ce quelque chose d’intime et d'insaisissable que rien n'exprime dans les langues humaines ? » Théophile Gautier qui était, lui, un descriptif, affirmait que tout peut se rendre avec des mots. Les romantiques, amateurs de pittoresque, les parnassiens, amoureux des formes plastiques, les réalistes amants du détail véridique, les impressionnistes modernes, qui procèdent par taches de lumière à la manière de M. Paul Morand, ont cru inventer mille tours de langage, heureux ou malheureux, pour arracher aux choses leur apparence et la déposer dans leur prose ou dans leurs vers comme un trophée où comme une dépouille. De ces prédécesseurs et de ces successeurs, Loti n'a aucun souci. Chateaubriand, Hugo, Flaubert, ont peint avec d'éclatantes couleurs. Ses tableaux, à lui, ne recherchent aucun effet. Du visage de la terre il ne donne qu'un imparfaite ressemblance. Mais ce visage dont il connaît les beautés diverses, il le caresse pieusement de ses mains, il le couvre de ses baisers ardents. Ainsi rapproché de lui, aimé dans son extase, qu'importe s’il n’en détaille pas les traits ? Il en sent la douceur, le contact délicat et charmant. Au lieu de nous dévoiler des formes, il nous fait revivre l'instant de sa sensation, nous partageons ses ivresses, les troubles délicieux où le plongent ses communions avec la nature. Ne demandez pas à un amoureux des observations ou des descriptions : il ne saura vous parler que de son cœur. Par quel magique artifice nous livre-t-il donc ses secrets passionnés, puisque nous ne trouvons dans ses phrases ni la précision du terme, ni la variété de la couleur ? Par la musique. Tandis que les coloristes du style, Flaubert, Gautier, Leconte de Lisle, Taine, transposent en toute vérité, et parfois avec minutie, les spectacles qui les frappèrent et dont ils fixent les détails puis l’ensemble avec les contours arrêtés des mots concrets, d'autres artistes, un Lamartine quelquefois, un Renan presque toujours, demandant au rythme, à la cadence et à la sonorité des syllabes de rendre, non point leurs visionsqui fuient devant l'expression comme l’eau glisse entre les doigts, mais l'émotion même qu'ils ressentirent. Les premiers attachent plus d'importance aux formes plastiques, et les seconds à leur propre sensibilité. Aux yeux des uns, le monde extérieur existe en lui-même. Pour les autres, il dépend de nous. Et pour Loti, c'est nous qui sommes dépendants de la nature. La musique, en exprimant des sensations, nous suggère des images, des paysages, et de quelle beauté ! Ne s'évoquent-ils pas ainsi pour nous à l'audition de la "Symphonie pastorale", par exemple, ou des "Murmures de la Forêt" où de "l'Invocation à La Nature" ? Ces paysages peuvent différer dans leurs détails pour chacun de nous ; mais nous en avons, quelques instants, respiré l'air salubre et violent, goûté la sérénité où la sauvagerie. Par de mystérieuses correspondances, la musique, qui est le plus sensuel ensemble et le plus idéal de tous les arts, se trouve ainsi reliée à la terre, au climat, au caractère intime de chaque pays. Elle devient l'expression de ce caractère intime. Elle se plie aux contours et reflète les couleurs comme une matière expressive. Ainsi, dans le "Roman d'un Spahi", le chant vague et inconscient de la négresse Fatou-Gaye, à l'heure de la sieste, vibre et plane dans l'air sonore et, résultat des choses, semble « la paraphrase du silence et de le chaleur, de la solitude et de l'exil ». Ainsi le chant de Rarahu résume l'énervante douceur des nuits polynésiennes, et la voix du batelier d'Aziyadé qui monte dans le soir d'octobre dont l'or ruisselle sur Stamboul immobile, est chargée de toute la volupté et de toute l’infinie tristesse orientales. Ce miracle de l'art musical, le rythme du style et l'harmonie des mots le peuvent réaliser, Loti le réalise constamment. Lue à haute voix, sa phrase caresse comme le son d'un violon. Ces paysages exotiques dont elle parle, nous les vivons pour ainsi dire. Troublés, fascinés, ensorcelés, nous comprenons enfin la puissance de possession de la nature qui nous retient par mille liens solides et insaisissables. De cette nature, Pierre Loti est le magicien. Loti raconte, dans un de ses livres, qu'un soir, à Madrid, il entra dans un cabaret populaire. En Espagne, pays de tradition, les danses et les chants n'ont point subi le progrès épileptique qui entraîne nos cafés-concerts. Après des siècles, on y retrouve encore parfois traces de la vieille Arabie mystique et sensuelle. Une chanteuse entra en scène et préluda : « Elle débute par un cri de louve, quelque chose qui surprend et qui déchire, quelque chose qui est d’une infinie tristesse orientale. Les vieilles chansons andalouses toujours commencent ainsi, par un cri de haute détresse, et répètent toujours, toujours, sous une forme ou sous une autre, à travers la naïveté de leurs images, le tourment d'aimer et de mourir ». Les livres de Loti ne débutent pas par un cri de détresse, mais par la joie de partir, d’avoir les yeux sur des spectacles nouveaux. Et tous, ils aboutissent à une impression d’âcre amertume et de désespérance. Car ils disent, eux aussi, d’une façon éclatante ou voilée, mais avec une insistance pathétique, le tourment d'aimer et de mourir… Henry BORDEAUX |







































































