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On vient de consacrer au poisson, qui est un animal discret et taciturne, une semaine loquace et retentissante. Le résultat de cette propagande, d'ailleurs excellente, est que tous les Français sont parfaitement résignés à faire désormais dans leurs menus une large place à l'huître, au filet de sole, au saumon, à la truite et à la langouste. Mais l'ichtyophagie est une passion coûteuse. Le poisson est décidément trop cher pour la grande majorité des contribuables français. Or, savez-vous pourquoi le poisson est devenu un aliment de luxe? Tout simplement à cause des méfaits de l'« estivant ». L'estivant est un être de mœurs douces et sociables, qui tient pendant l'hiver son habitat dans nos cités mais qui, l'été venu émigre, entouré de sa progéniture, partout où il a l'espoir de rencontrer du sable et de l'eau salée. A ce moment, l'estivant loge chez les pêcheurs bretons, normands ou vendéens. La forme la plus répandue des villégiatures balnéaires est celle des « vacances chez l'habitant ». L'estivant est, en effet, un animal craintif, à qui une douloureuse expérience a appris à redouter le coup de fusil de son ennemi naturel l'hôtelier. Il s'installe donc en parasite productif dans les demeures de l'habitant des côtes, que l'on décore pour la circonstance du nom de « villas ». Qu'arrive-t-il alors? Il arrive que le pêcheur ne pêche plus. Il n'a plus besoin d'armer sa barque. Il a gagné en trois mois, comme « tenancier de garni », plus d'argent qu'il ne pourra s'en procurer pendant tout le reste de l'année en tirant du sein de la mer les maquereaux et les barbues.. Voilà pourquoi, nous apprend la Semaine du poisson, le pêcheur français ne pêche annuellement que 2,100 kilogrammes de marée, tandis que l'Allemand en pêche 5,500, le Hollandais, 6,000 et l'Anglais 12,000. Et c'est pourquoi également l'estivant, parti pour les plages avec la sournoise ambition de nourrir sa descendance à bon compte en la gorgeant de crustacés et de poissons, est obligé de payer fort cher des crevettes qu'il a pu se procurer aux halles de Paris, grâce au labeur fécond des pêcheurs de Hollande.
EMILE
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