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ECHOS
Une dépêche de Metz, qu'ont publiée la plupart des journaux parisiens, relatait, l'autre jour, l'arrestation d'un vieux mendiant qui, fouillé, fut trouvé porteur de plusieurs milliers de francs, cachés dans la doublure de ses vêtements une enquête, ouverte par la police locale sur ce singulier mendiant, fit découvrir qu'il était propriétaire de trois maisons à Metz et qu'il possédait en banque un dépôt d'une vingtaine de mille francs. Si ce fait divers parvient à la connaissance de M. Louis Paulian, celui-ci ne manquera pas de l'annexer au volumineux dossier qu'il a constitué sur les trucs et procédés des mendiants il a consacré une partie de sa vie à l'étude de la mendicité, et il en est arrivé à celte conclusion que tous les mendiants professionnels sont des farceurs impudents, qui trouvent plus lucratif et moins pénible de tendre la main que de se livrer à un travail régulier. Pour mener à bien son enquête sur ce monde si curieux, où viennent échouer et demeurent à jamais les fainéants de toutes les conditions et de tous les milieux, M. Louis Paulian s'est fait mendiant lui- même, et il a pu écrire, en toute sincérité, dans la préface du livre qu'il a publié il y a vingt-cinq ans : « Tour à tour cul-de-jutte, aveugle, chanteur ambulant, ouvreur de portières, ouvrier sans travail, professeur suns emploi, paralytique, sourd- muet, j'ai eu toutes les infirmités et j'ai débilé tous les mensonges. » Ayant eu ainsi recours à ce que l'on appelait, au temps du naturalisme littéraire, « la méthode expérimentale », il a pu constater que les infirmités simulées et les mensonges impudents rapportaient de fort appréciables bénéfices et permettaient même d'amasser des rentes. Dans son livre, « Paris qui mendie », merveilleusement documenté, M. Louis Paulian cite quelques exemples qui sont à rapprocher du fait divers relaté par la dépêche de Metz. En 1898, mourait un pauvre bossu qui, depuis quinze ans, mendiait aux portes des églises : le matin à Saint-Elienne-du-Mont, ensuite à Saint-Augustin; l'après- midi à Saint-Sulpice. On l'appelait le père Antoine. L'enterrement avait eu lieu déjà quand un neveu du défunt se presenta, insistant pour qu'on fit l'autopsie de la bosse de son oncle : cette bosse n'était autre chose, en effet, qu'un coffre-fort dans lequel le mendiant enfermait ses économies, qui s'élevaient à la somme de 96.000 francs Cette fortune, dit M. Paulian, il l'avait amassée en dix-huit ans, grâce à sa bosse, à sa belle barbe blanche, à sa piété profonde, grace, en un mot, au type qu'il avait su créer. L'aventure du mendiant de Metz, qui avait compte en banque et trois immeubles au soleil, prouve que le métier n'est pas moins bon en province qu'à Paris. Il fait mieux que nourrir son homme il lui permet d'amasser des rentes et de devenir propriétaire. Pour réussir dans cette profession, en somme, ouverte à tous, aucun apprentissage pénible, aucune aptitude spéciale ne sont nécessaires; une absence totale de scrupules et de préjugés est seule indispensable.
PAUL MATHIEX.
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