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Le Petit Journal illustré 24 juin 1923


Az A Le Petit journal illustré 02 les rivières 2

L'OUVERTURE DE LA PÊCHE.

— Protégeons nos rivières. — Quelques pêcheurs fameux.

Si j'en crois ce que me disent quelques pêcheurs de mes amis, l'ouverture n'a pas été des plus brillantes.

— Mangez du poisson! dit-on aux braves gens qui se plaignent de la cherté de la viande. Et les braves gens ne demanderaient pas mieux. Mais le poisson de mer subit de tels tarifs de transport que,, finalement, la raie, le maquereau ou le merlan coûtent autant que l’entrecôte, le bifteck ou la côtelette. Quant au poisson d’eau douce, il est plus rare d’année en année. Il faudrait «empoissonner » les rivières... Hélas! je crois bien plutôt qu'on les « empoisonne», ou, tout au moins, qu'on les laisse empoisonner.

Elles auraient pourtant besoin de toutes les sollicitudes, ces pauvres rivières, trop souvent dévastées par le braconnage ou polluées par les excès de l'industrialisme.

« Ceci tuera cela », disait Victor Hugo. Ceci c'est le progrès ; cela, c'est le pittoresque. Eh ! bien, n'est-il pas possible de concilier l’un et l'autre ? L'industrie ne saurait-elle vivre, grandir et prospérer sans détruire des sites, abattre des arbres, capter des sources ou contaminer des rivières. Sans vouloir nuire à ses développements, sans entraver son essor, n'est-il pas juste aussi qu'on veille sur les beautés et sur les richesses naturelles du pays ? « Où l'eau coule, tous les biens arrivent », dit un vieil adage. Ne l’oublions pas. Et que tous ceux qui jouissent du charme de nos rivières, que les pêcheurs, surtout, qui trouvent sur leurs bords les douces émotions de leur sport favori, ne manquent jamais de faire tout ce qu'il faut pour les protéger.

La pêche en rivière est pour le pays un élément de richesse qu'il ne faut pas négliger. Savez-vous qu'il y a en France 275.000 kilomètres de fleuves, rivières, ruisseaux et canaux dans lesquels elle peut être pratiquée ? ‘Avant la guerre, l’État retirait plus d’un million du droit de pêche qu'il faisait payer sur le eaux qui sont sa propriété. li y avait alors, en France, environ 6oo sociétés de pêcheurs, et les statisticiens — la statistique ne s'exerce-t-elle pas sur toutes choses ? — évaluaient à plus de 2 millions et demi le nombre des Français qui, soit pour en vivre, soit pour se distraire, se livraient à l’industrie ou au plaisir de la pêche. J'imagine que ce nombre n'a pas décru. En dépit des railleries, la pêche à la ligne a ses fervents. Et ce ne sont pas toujours des désœuvrés ; je vous prie de le croire.

On se rappelle que Waldeck-Rousseau, qui fut un de nos plus énergiques et de nos plus avisés hommes d’État, avait une véritable passion pour ce sport pacifique. Un jour, une société de pêcheurs lui offrit la présidence d’honneur. Waldeck-Rousseau accepta : « La présidence d’une société de pêcheurs à la ligne, écrivit-il, est peut-être celle à laquelle je me sens le mieux préparé par des études consciencieuses et une pratique pour laquelle je ne trouve jamais assez de loisirs. » Waldeck-Rousseau était, alors président du Conseil. Avouez que sa réponse, en la circonstance, témoignait d'autant d'humour que de modestie.

Il paraît qu'au temps de Louis-Philippe, il y avait un ministre encore plus passionné que ne le fut Waldeck-Rousseau pour la pêche à la ligne. Ce ministre s'appelait M. de Salvandy, il détenait le portefeuille de l’Instruction publique. Or, chaque jour, il s’évadait subrepticement de son cabinet et s’en venait, sous le pont de la Concorde, à une place qui lui était familière et qu'il avait généreusement amorcée, taquiner le goujon... Car, en ces temps lointains, il y avait encore du goujon dans la Seine.

M. de Salvandy tenait à sa place. Aussi fut-il singulièrement bouleversé un jour quand il la trouva prise par un inconnu. Le lendemain, le surlendemain, l'inconnu était toujours là. Le quatrième jour, enfin, le ministre s’approcha et engagea la conversation :

— Vous avez donc des loisirs, dit-il à son concurrent, pour venir ainsi chaque jour tremper du fil dans la Seine ?

— Hélas! fit l'autre d’un ton navré.

— Pourquoi hélas ?...

Alors l'inconnu raconta que, recteur d'une académie de province, il venait d'être destitué par le ministre de l'Instruction publique, que de faux rapports avaient trompé. Il était venu à Paris pour se justifier, mais le ministre n’était jamais à son ministère, et, en attendant de pouvoir le joindre, il occupait ses loisirs en pêchant à la ligne. Dès le lendemain, le recteur destitué était nommé à un poste important dans un département fort éloigné du pont de la Concorde, et M. de Salvandy, reprenant sa place, sa bonne place poissonneuse, continuait à taquiner l’ablette et le goujon.

Dans le monde des théâtres, l'amour de la pêche à la ligne est particulièrement répandu. Demandez plutôt à la joyeuse Augustine Leriche, à Fugère, l'excellent chanteur ? Noté était un pêcheur endurci. Maïs je plus fameux pécheur devant l'éternel, c'est Silvain le doyen de la Comédie-Française. Au temps où il n'était encore que pensionnaire chez Molière, il prenait déjà des leçons de pêche de Barré, qui était le plus fin pêcheur de tous les théâtres de Paris.

Une veille d'ouverture, Silvain devait interpréter le rôle de Burrhus, dans "Britannicus", et Barré jouer ensuite Vanderek, du "Mariage de Victorine". L'heure venue de lever le rideau sur la tragédie, l’avertisseur frappe à la loge de Silvain. Pas de réponse. Il entre. Personne ! On court, on appelle Silvain.. Rien ! — Voyez donc chez Barré, dit quelqu'un.

On y va, et l'on trouve le père Barré, en bras de chemise, les manches retroussées jusqu’aux coudes, et Silvain, en toge, tous deux pétrissant ensemble, dans une terrine, une espèce de mortier où le sang de bœuf, les asticots, le safran et d’autres ingrédients étaient amalgamés et qui répandait dans la loge une odeur nauséabonde. Ces messieurs préparaient leur amorçage pour le lendemain.

Ernest LAUT.