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BILLET DE MIDI Le confort en Voyage
La-Compagnie des wagons-lits fait annoncer qu'elle se dispose à introduire diverses améliorations au confort dont jouissait déjà le voyageur forcé de passer la nuit en chemin de fer. On nous annonce entre autres l'adoption du Pullmann. Le Pullmann, qui est le wagon-lit américain, je viens d'en expérimenter plus d'un échantillon pendant cinq jours et cinq nuits, entre Mexico et New-York. J'ignore s'il présente des avantages de solidité ou d'économie pour l'exploitant. Mais pour l'exploité, je veux dire pour le consommateur, je me permettrai d'élever une timide protestation. Il est beaucoup moins confortable que notre wagon-lit de France. Son pire défaut est la promiscuité. Tandis que nos sleeping-cars sont divisés en chambres bien closes, avec cabinet de toilette, le Pullmann américain est un vaste dortoir, où les dormeurs ne sont isolés que par des rideaux. Il faut se déshabiller sur son lit, ce qui n'est vraiment pas commode, et pour gagner la toilette des hommes, à un bout, où la toilette des femmes à l'autre bout, force est de traverser toute la file des lits. En Amérique, où le respect de la femme est admirable, une jeune miss, en pyjama de couleur tendre et les cheveux dans le dos peut accomplir ce petit voyage soir et matin sans qu'aucun gentleman lève seulement les yeux pour la dévisager. En Europe nous n'avons pas encore atteint ce degré de civilisation, et l’ardeur du sang latin s'y opposera peut-être toujours. Il s'ensuit qu'un Pullmann du type usité aux Etats-Unis, commun aux deux sexes, serait gênant pour les voyageuses. D'ailleurs, même entre hommes, le cabinet de toilette omnibus au bout du wagon ne permet guère que de se laver les mains et la figure. C’est vraiment un peu sommaire. En revanche, je chanterai les louanges du dining-car, qui est plus agréable que nos voitures-restaurants, parce que l’on y mange à la carte. Le dîneur américain à le choix entre un assez grand nombre de poissons, de viandes, de légumes, de fruits et de pâtisseries. Il n'est pas forcé, comme chez nous, d’avaler un dîner de table d'hôte, monotone et obligatoire. Il est délivré de l'éternel « rôti de veau ». Il peut en outre manger à l'heure qui lui plaît. Cette cuisine à la carte et à toute heure suppose évidemment certaines complications de service, mais puisque les chemins de fer américains ont résolu cette difficulté, je ne vois pas pourquoi les nôtres seraient moins ingénieux. Si j'avais mon mot à dire dans la puissante Compagnie des wagons-lits, par ailleurs si digne d’éloges, ce n’est pas le dortoir incommode du Pullmann que je demanderais à voir introduire sur nos lignes d'Europe, mais le restaurant à la carte des dinings-cars. Nous sommes mieux couchés qu'ils ne le sont là-bas ; mais ils mangent mieux que nous.
Maurice de Waleffe
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