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POUR ET CONTRE
D'un livre tout récent, j'extrais ces quelques notes ou notations qui sont bien d'actualité, Cette petite note, tout d'abord, sur notre inflation monétaire et sur la dévalorisation de notre pauvre franc: « Le million devient l'unité. On ne parle que de millions. On ne compte que par millions. » C'est tristement vrai, hélas ! Ce qui n'empêche pas beaucoup de gens d'être toujours obligés de compter avec des sous... Autre petite note sur notre étourderie générale et si parisienne : « Victor L... raconte qu'un jour un monsieur se trompa, prit son pardessus à lui, L..., et lui laissa le sien avec cinq cent dix-sept mille francs dedans en billets et valeurs... » ...Il se perd beaucoup d'argent dans les voitures publiques... Autre note encore sur notre passion des sports et des grands matches: « Sur la place de l'Opéra, noire de monde, des milliers de personnes stationnent pour regarder aux fenêtres du Grand-Hôtel deux transparents lumineux sur lesquels, au-dessus de drapeaux amé- ricains et français entre-croisés, on lit les résul- tats du grand match... >> De quel grand match, à propos, s'agit-il ? Car- pentier contre X ?... Siki contre Z? Non... Il s'agit d'un sensationnel match de bil- lard entre un champion français et un champion américain... Les quelques extraits que je viens de reproduire datent, en effet, de 1881 et sont tirés des « Souvenirs du Diner Bixio », de Jules Claretie... Ainsi, en 1881, on se passionnait déjà pour des champions... Et on jugeait déjà que les mil- lions étaient bien peu de chose... Et il y avait déjà des messieurs et des dames qui oubliaient des centaines de mille francs sur des banquettes de voitures... Il y avait aussi (d'outre-tombe Jules Claretie, parfait écrivain, journaliste émé- rite, Parisien averti, nous le rappelle doucement...) il y avait aussi la crise des domestiques... et la crise des élections académiques. Et la crise de la circulation!... ...Nous croyons avec plus d'orgueil dans le fond que de douleur que nous vivons en des temps inimaginables, que ce que nous voyons n'a encore jamais été vu, que ce que nous suppor- tons n'a jamais encore été enduré, que nos modes nouvelles dépassent toute conception, nos folies nouvelles toute limite, nos manies nouvelles et nos mœurs, toute imagination. C'est beaucoup de fatuité de notre part. Le monde tourne mais ne bouge pas... Les habits changent, mais les habillés ne changent pas... Les chapeaux diffèrent, mais sous les chapeaux les cervelles restent toujours pareilles. ...Il ne faut pas dire qu'il n'y a rien de nou-veau sous le soleil parce qu'il y a, tout de même, du nouveau... Seulement, le nouveau est toujours fait avec beaucoup d'ancien - sauf chez les antiquaires, bien entendu.
Maurice Prax.
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