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L'Oeuvre 25 sept 1923


A LOeuvre article 01 logomachie Téry 1

LOGOMACHIE

Parmi les belles phrases que l'on a prononcées avant-hier, en voici deux, qui sont de M. Colrat.
Le garde des sceaux, dit le Temps, « s'est exprimé notamment ainsi », et cela nous semble, en effet, très notable: « France d'abord» sera notre devise, comme elle fut celle de nos morts. Nous ferons la paix comme ils ont fait la guerre. Nous gagnerons la paix comme ils ont gagné la guerre Ça sonne bien, et ça doit faire de l'effet, quand c'est dit un peu vite. Mais qu'est-ce que ça signifie au juste? « Nous ferons la paix comme ils ont fait la guerre. » Non, c'est une très mauvaise façon de procéder, en admettant qu'elle soit possible, et, dans la bouche d'un ministre de la justice, la déclaration est particulièrement surprenante. La guerre est une chose, la paix en est une autre. Proclamer qu'on fait la paix comme on fait la guerre, c'est reconnaître inutilement et maladroitement qu'en réalité, après avoir feint de conclure la paix, nous continuons la guerre. « Mais parfaitement! s'écrie M. Colrat; puisque l'Allemagne n'a pas tenu ses engagements, nous sommes toujours en guerre avec elle ! Imprudent aveu.
Alors, l'occupation de la Ruhr est bien un fait de guerre, une expédition, une conquête ? Que devient dans ces conditions le traité de Versailles ? Et que devient la seconde phrase de M. Colrat lui- même : « Nous gagnerons la paix comme ils ont gagné la guerre » ? Nos héros n'ont donc pas gagné la guerre, puisqu'elle continue? Et qu'est-ce que gagner la guerre, sinon gagner la paix? Manifestement, dans l'esprit de M. Colrat, la paix n'est qu'une seconde forme de la guerre; une guerre qui a changé de nom et qu'on appelle la paix momentanément pour éviter la monotonie, mais la guerre toujours, plus facile, plus discrète, comme perlée. Il est d'ailleurs malheureusement vrai que les deux phrases de M. Colrat, qui rappellent à s'y méprendre l'éloquence de Rabagas, s'accordent mal avec la raison, mais sont strictement conformes à la triste réalité. Pour l'heure, guerre et paix sont quasiment synonymes et interchangeables: la distinction des genres est abolie. En serons-nous réduits à essayer de concevoir un troisième état, qui ne serait ni la paix ni la guerre, mais où les hommes, ayant enfin perdu l'habitude de se casser la figure et même de se montrer le poing, cultiveraient leur jardin sans haine et sans souci ? Ou le combat éternel ne finira-t-il que faute d'enfants? Désolante perspective...
Dans tous les cas, sous peine de ne plus se comprendre, il va devenir indispensable de trouver un vocable nouveau pour dire ce que signifiait autrefois le mot paix. Mais quand donc aurons-nous l'occasion de nous en servir?

Gustave Téry