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LA VIE CHÈRE au Pays des Oiseaux
Il y a eu récemment une panique effroyable, en Angleterre, sur un marché aux oiseaux. On se représente mal une terreur-panique ravageant le marché aux oiseaux de Paris. C'est un asile de paix. C'est une oasis de quiétude. Flanqué d'un tribunal, de la Préfecture et de l'Hôtel-Dieu, il est, sous ses arbres de Judée, un doux symbole de ce qui peu demeurer de poésie dans l'âme des civilisés, à l'ombre de la Justice, de la Police et de la Mort. On y vend des bêtes ailées dans de petites cages. A deux pas de là, Théophraste Renaudot, le premier des journalistes, a l'air de vouloir s'évader de son fauteuil de bronze. Et ce sont encore des symboles, si vous voulez. Mais les chalands du marché aux oiseaux n'en cherchent pas. Sous le ciel de perle et d'argent, dans la brise qui fait lentement s'agiter comme des palmes, lei larges feuilles, encore vertes, des paulonias, ils viennent, ces sans-enfants. chercher le placement de leur tendresse. Derrière leurs barreaux, les bestioles les attendent, sans tristesse et sans gaîté. Quant aux marchands... les uns, sous leur auvent que soutiennent des piquets de fer, ont l'assurance de commerçants établis, qui ont boutique sur rue ou pignon sur le quai; les autres sont des ambulants, des gagne-petit hasardeux, des forains. Un vendeur de mouron, son herbe à ses pieds, a une tête à la Goya. Des garçons, venus de la campagne, proposent des linottes et des chardonnerets. De vieilles demoiselles, des retraités chenus - oui, si dignes, si râpés, si corrects, ce ne peut être que des retraités - vont et viennent, une cage à la main. Ils vendent, pour vivre, leur dernier luxe. La vie chère sévit au pays des oiseaux. Où est le temps où Jenny l'ouvrière pouvait, pour trois francs, s'acheter un serin et, pour huit, un canari, ténor emplumé de Hollande ? La vie chère sévit au pays des oiseaux. ...Mais enfin ses rigueurs ne sont pas draconiennes. Et, pour 2 fr. 50, en cherchant bien, on peut encore s'offrir une fauvette des îles. Voulez-vous un serin ? C'est 15 francs en moyenne. Mais les canaris... ah les canaris, c'est plus cher il faut que vous comptiez de 80 à 200 francs, selon leur grosseur et leur beauté. Vous avez un perroquet-réclame » pour 150 francs, une perruche pour 15, 20 ou 25 francs. Mais vous n'aurez pas le cœur de n'en acheter qu'une car, n'est-ce pas, les perruches sont «inséparables ». Et voici justement une dame à chapeau fleuri qui vient d'en acheter deux : — Croyez-vous qu'elles s'accorderont bien? demande-t-elle, inquiète, à la marchande. — Sûrement, madame. Voyez comme elles ont l'air de s'aimer. Il y a aussi des pinsons, des sansonnets, des bouvreuils, des huppes. Il y a des «cordons bleus », des bengalis, des colibris, des « becs de corail », des « becs d'argent des amarantes, des « travailleurs roses», des « cous coupés, terreur ! et tragédie des « veuves à colliers ». Leurs prix sont variés, comme leur taille et leur plumage. Et il y a encore des poules, des pigeons, des cochons d'Inde et des chats en cage..., des chats en cage, oui, madame: frémissez. Pour nourrir vos oiseaux voici du millet en branche 1 fr. à 2 fr. 50; du chènevis : 1 fr. 60 le litre de l'alpiste : 1 fr. 50: du «soleil: 1 fr. 10: de la navette: 2 francs; du séneçon, du plantain, du mouron pour les déterger, des échaudés bien empaquetés pour les rafraîchir, des os de seiche pour qu'ils s'essuient le bec, des mangeoires, des baignoires. des nids pour les mettre dans leurs meubles. On vous cédera tout cela à des prix d'amis, « parce que c'est Vous ». ...Je suis revenu du marché, serrant contre mon cœur une cagette où pépiaient deux serins gris, jaunes et verts. Je sens que je vais les adorer.
Les hommes sont laids, les hommes sont méchants. Vivons pour les petits oiseaux !
GEORGES MARTIN.
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