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Comoedia 25 sept 1923


A Comoedia article 03 le film français 3

Les ennemis du film français
Ne criez pas au paradoxe : il n’est de pire ennemi du film français que le Français.

Maintes fois, j’ai, en diverses feuilles, signalé l’absurde conduite de certains d’entre nous qui, par snobisme, parti pris, voire par ignorance, font tout ce qu'ils peuvent pour assassiner ce film français, qui, je vous le jure, a la carcasse bien solide pour pouvoir ainsi résister aux coups qu’on ne manque pas de lui asséner à tout moment.
Certains, et vous les connaissez autant que moi, sont pleins d’admiration, d’indulgence, de faiblesse même pour tout ce qui vient d’Allemagne, d'Amérique ou d’ailleurs pourvu que ce ne soit pas de France.
Certains proclament, publient, répandent l'absurde légende de la décadence d’un art né chez nous. Pour eux, il n’est de parfaits artistes que ceux dont les noms sont impossibles à dire pour nos lèvres, il n'est de vrais metteurs en scène que ceux travaillant dans les studios étrangers, et, à les entendre, la France serait complètement à la remorque des autres nations.
J'avoue que ce n’est pas sans un serrement de cœur que je vois l'immense autant qu'insolente publicité faite sur des artistes étrangers, publicité le plus souvent gratuite, alors que ces artistes touchent de mirifiques cachets qu’ils font sonner à tous propos.
Souvenez-vous de l’adroite note sur Baby Peggy! En peu de jours, toutes les gazettes de France et de Navarre discutaient, polémiquaient sur les appointements fabuleux de la jeune artiste. C'est, d’ailleurs, tout ce que voulaient les éditeurs... maintenant, on connaît Baby Peggy!
Nos artistes sont modestes, beaucoup trop modestes, ils dédaignent ces procédés de tam-tam, ils n'envahissent pas les courriers des revues et des journaux avec leurs photos, leurs biographies et Jours menus faits; ils attendent patiemment qu’on veuille bien parler d’eux pour une raison sérieuse et intéressante.
Or, vous tous qui rêvez de donner au film français la place a laquelle il a droit, retenez bien ceci : toute publicité tapageuse faite sur un artiste étranger ne nuit jamais à cet artiste, mais nuit toujours aux artistes français
Ne croyez-vous pas qu’un peu de discrétion ne messiérait pas de temps à autre? Mais là n'est pas seulement le mal, il y a pire, il y a plus terrible encore, et il faudrait un volume pour tout dire, pour tout mettre à jour.
Aucune entente n’est encore intervenue entre réalisateurs, entre directeurs de salle, entre producteurs, au sujet de la présence du film français dans les programmes alors qu’à l'étranger toutes les branches de cette merveilleuse industrie se soutiennent et s’entr’aident par tous les moyens.
Pour vendre nos films à l’étranger nous n'avons aucune organisation sérieuse et trop souvent un producteur ou un Metteur en scène part discrètement avec son film sous le bras pour aller essayer de le vendre.
Il ira bien loin sans même avoir fait une petite campagne de publicité, sans avoir préparé son voyage pour être sûr que ce qu'il montrera sera bien dans le goût du public.
Que de temps perdu, que d'argent gaspillé! Pour vendre un film à quelque acheteur de passage à Paris, c’est encore plus lamentable et je sais comment certains films sont vendus... au petit bonheur... au poids de la pellicule, pour ainsi dire!
De très bons films sont ainsi donnés à n’importe quel prix et les acheteurs savent bien profiter de notre faiblesse pour nous offrir, à chacune de leur visite, des prix de plus en plus dérisoires. Ne seraient-ils pas bêtes de ne point en profiter? J’ai été le témoin de cette tactique et je suis maintenant fixé sur les causes de la mévente de nos films à l’étranger.
Il ne s’agit pas d’exagérer les prix, mais, de grâce, que l’on ne donne pas le résultat de tant d'efforts et de travail pour quelques billets qui, aux yeux de certains étrangers, ne sont qu’une misérable aumône. .
C’est parce que l'on a crié à la crise du film français, c’est parce que l’on a écrit
que la cinématographie française était malade, c’est parce que nous n'avons pas su nous introduire sur les marchés que nous souffrons actuellement très sérieusement. .
Nous n’avons pas confiance en nous, nous n’avons pas confiance en nos artistes et, très souvent, il faut que ce soit l’étranger qui nous révèle la perfection de telle production.
Savez-vous que certains films français sont accueillis, applaudis avec enthousiasme à l’étranger? Savez-vous que ces films, achetés quelques milliers de francs produisent de belles recettes? Puisque l'étranger vient chez nous pour demander des films français et qu’il les achète quand même, malgré les défauts qu’il veut bien leur trouver, il me semble que nos films ne sont pas si mauvais que cela!
Les Hommes nouveaux, le beau film édité par Aubert, vient d’être présenté à Londres. J'ai vu la publicité faite autour de ce film, j'ai lu les comptes rendus des journaux, je vous assure que les éloges (nullement tarifés) valent la peine d’être lus.
Je ne vous parle pas de L’Atlantide, de La Dame de Monsoreau, ces films sont vendus d’ailleurs dans tous les pays du monde, mais il y a des centaines de films dans le même cas
Tant que les Français n'auront pas confiance dans leur travail, tant qu’ils n’auront pas perdu l’habitude de se dénigrer mutuellement, tant qu’ils n'auront pas adopté des méthodes commerciales en rapport avec les buts qu’ils poursuivent, nous resterons dans l’ornière, et, plus encore, nous tuerons nous-mêmes notre belle industrie.

C.-F. Tavano