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Le Petit Parisien 19 septembre 1923 (art. page deux)


2 les incendies

POUR ET CONTRE

J'avais des remords. J'avais écrit, il y a un mois environ, une note ingénue sur les incendies de forêts. Je m'en prenais, dans cette note, aux imprudents qui mettaient ainsi le feu à nos ramures. Or, en rédigeant ce petit article, j'avais fait preuve d’un esprit fâcheusement puéril. Oui Oui. C'était puérilité de ma part de me figurer que nos forêts flambaient parce qu'on y avait mis le feu. C'était là une idée d'enfant; ce n’était pas une idée scientifique ni profonde, ni hardie…
Le problème était, en vérité, beaucoup plus compliqué. Des savants interrogés à propos de ces grillades forestières avaient, eux, dit très scientifiquement ce qu'il fallait dire. Eh bien! c'était un mystère. Ainsi nous étions renseignés. Les causes de ces incendies étaient parfaitement inconnues. Il était inadmissible que des incendies aussi formidables fussent dus à l'imprudence de pauvres innocents fumeurs ou de deux promeneurs ayant allumé de petits feux au milieu des halliers rôtis par le soleil.
De telles hypothèses n'étaient pas sérieuses. Les hommes sérieux et savants déclaraient donc formeilement : — Ou bien ces incendies sont dus à la fatalité. Ou bien il faut admettre que, dans certaines conditions atmosphériques et sous l'influence de certaines canicules qui exagèrent, les forêts s'enflamment d’elles-mêmes, sans allumettes suédoises, sans incendiaires.
J'avais donc beaucoup de remords, ayant écrit un triste article enfantin dans lequel je n'avais tenu compte ni de la fatalité, ni du mystère, ni de la science. Par bonheur, me voilà aujourd’hui bien allégé. Je n'ai plus aucun remords...
M. Chéron, qui n'est sans doute pas fataliste, a fait procéder à une enquête sur les causes des soixante-trois incendies de forêts qui ont ravagé, cette année, le département du Var. Et ces causes sont connues. Et elles sont enfantines comme mon petit article. Ce sont des causes qui sont des causes, et non des mystères épais, et non des fatalités inéluctables. Quarante-sept de ces incendies sont dus à des imprudences dûment constatées et contrôlées. Six sont dus, de façon certaine, à la malveillance. Deux sont dus au chemin de fer — grand frère qui fume. L'enquête se poursuit.
Il n'y a plus ni fatalité, ni mystère ni « phénomènes d'ordre scientifique ». La faute n'incombe ni au chêne, ni au roseau, ni au pin parasol, ni à l'ange Gabriel, ni au lapin de garenne, ni aux ondes hertziennes, ni à l’humus, ni à la sève. La faute incombe aux hommes, aux hommes seuls, une fois de plus, aux hommes qui sont négligents quand ils ne sont pas insensés, qui sont je m'enfichistes quand ils ne sont pas méchants... Nos forêts ont grillé parce que nous y avons mis le feu, imprudemment, sottement ou criminellement. Voilà la pauvre vérité toute bête.
Nous servira-t-elle de leçon? J'en doute. Nous prenons l'habitude de mettre sur le dos de la Fatalité ou du Mystère (???) toutes les bêtises que nous faisons, comme s’il s'agissait chaque fois d'un tremblement de terre ou d'un raz de marée dans le Pacifique...
Un train déraille? Fatalité! Un autocar culbute? Mystère! Un cuirassé se déchire, comme un bas de soie, en touchant une roche inconnue ? Fatalité! Nos forêts flambent de tous côtés? Fatalité! Mystère !... La fatalité c'est la sottise que l’on fait, le mystère la sottise que l’on cache.

Maurice Prax