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L'Écho de Paris 26 septembre 1923


A LÉcho de Paris article 01 travail dans les colonies 1

LE TRAVAIL DANS NOS COLONIES

Il s'agit encore de nos possessions nord-africaines, où, peut-être, plus de savoir et de méthode accroîtraient la prospérité générale.
Voici donc le document qui en traite: Une Lettre à M. René Viviani, ministre du travail et de la prévoyance sociale.
Paris, 3 avril 1909.
Monsieur le ministre, Vous avez bien voulu me confier l'étude de l'organisation du travail en Algérie.... A vrai dire, le mot organisation convient mal à cet ensemble désordonné de contrats tyranniques et de transactions frauduleuses qui régissent les rapports des employeurs et employés algériens. Nos colons, qu'ils le veuillent ou non, font peser un joug de fer sur la main-d’œuvre indigène, et je n'ai pas constaté que nos ouvriers français soient, par eux, beaucoup mieux traités. Vous avez, certes, amélioré grandement leur situation en leur donnant, sous forme légale, le repos hebdomadaire, jusque-là une fiction. La nécessité de ne pas se reposer, parce que des concurrents nombreux s'obstinent à travailler le dimanche, créait aux ouvriers un véritable surmenage.
C'est surtout le département d'Alger qui a bénéficié, au point de vue français, de l'application de votre récent décret. Il resterait à contrôler, pour le bien-être de la vie ouvrière, la durée du travail, qui semble atteindre, souvent, 12 et 13 heures et l'emploi des femmes à des labeurs pénibles, qui se prolongent tard dans la nuit.
Il m'a paru difficile de pénétrer dans les établissements où de tels abus se commettent. Ce sera une belle tâche pour un inspecteur du travail de forcer les barrières de ces pénitenciers nés du besoin de vivre. Il est à craindre, cependant, que leur nombre, 5,000 environ, les mette pour longtemps à l'abri d'une surveillance sérieuse,
Ce qui m'a spécialement intéressé, dans le département d'Oran, c'est la masse grandissante des travailleurs indigènes, oranais et marocains. Le vaste port commercial, qui commande l'ouest africain, a fort enrichi certains colons, devenus propriétaires de fermes immenses où se presse la main-d'œuvre. Mais il est fâcheux que son recrutement se fasse à vil prix et par des moyens malhonnêtes.
Voici un Marocain établi dans la région, depuis quelques années déjà. Il a travaillé dans une grande ferme française ou espagnole; il va servir à son patron pour racoler les ouvriers agricoles indispensables. Dès que ceux-ci, venant du Maroc, ont débarqué à Oran, le racoleur est là; il les cueille aussitôt, semble soucieux de leur sort, en compatriote avéré, mais il leur fait signer un contrat de travail qui les assujettit, moyennant un salaire de 1 fr. 25 par jour, aux plus dures besognes. Les bons offices de cet intermédiaire sont rétribués par l'engagement que prend le fermier de verser 1 fr. 50 au lieu de 1 fr. 25. Et les malheureux travailleurs ne connaissent, pour toutes réclamations, que ce triste exploiteur.
Il y a pire que cela. Le sujet engagé n'a qu'une hâte, une fois achevée sa tâche : c'est de retourner chez lui, muni de ses maigres économies. Dans l'exemple précité, les choses vont tout uniment.
Au contraire, supposons une équipe chargée de défricher 600 hectares, chacun de ses membres touchera tant par hectare. Or, l'ouvrage terminé, la contenance du terrain est contestée par le délégué du fermier. Les 600 hectares tombent à 500. Que faire ? - Le patron veut la nomination d'un géomètre-expert. Les ouvriers s'y refusent pour n'avoir pas à le payer. De guerre lasse, l'estimation de l'employeur est acceptée.
Ces choses, qui nous répugnent, je me serais gardé de les tenir pour vraies si plusieurs de nos colons ne me les avaient spontanément garanties, désireux de remplir leurs devoirs d'hommes et de bons Français. Les passe-droits, générateurs de mécontentements, ne seraient pas possibles, dans les conditions de travail organisé, avec des ouvriers que peut visiter un inspecteur qualifié. D'autre part, les travailleurs indigènes ne conviennent pas à tout. Peu experts dans l'art de tailler la vigne, ils sont souvent remplacés par des Espagnols, très nombreux dans l'Oranais septentrional. Il en résulte des différends aigus aboutissant à des meurtres, fréquents en certains points de l'Algérie. Signalons, en passant, que le spectacle est à peu près le même en Tunisie, où le Sicilien remplit le rôle de l'Espagnol oranais et déprécie le salaire comme la qua-lité de l'ouvrage dans une proportion devenue gênante pour nos nationaux.
En somme, dans les colonies, le problème économique a la primauté sur tous les autres. Le monde du travail, de composition hétérogène, y nourrit les mêmes aspirations pour un traitement généreux au moins équitable. Le salaire devrait toujours se régler sur la quantité et la qualité de l'ouvrage et, vu les conditions climatiques, être majoré quand il s'agit du travailleur français.
A cet égard, j'ai l'honneur de vous soumettre, monsieur le ministre, des conclusions tirées de mon étude technique (2), et que voici : Les ouvriers d'Europe vivant en Algérie et en Tunisie ne fournissent pas plus des quatre cinquièmes du rendement normal. L'indigène dépasse, au contraire, cette normale, à condition que son alimentation, souvent insuffisante, corresponde à la production.
J'ai aussi fait varier la forme du travail, et sa durée et la qualité des rations alimentaires. Dans ces différentes circonstances, l'effet utile s'est montré pour les "Arabes, notablement supérieur à la moyenne des résultats obtenus en France... J'attribue cette production inégale à la température, qui, sept mois de l'année, oscille entre 20 et 35 degrés à l'ombre...
A maintes reprises, j'ai recueilli les doléances des chefs d'entreprises qui, faute de renseignements précis, ne savaient comment nourrir leurs ouvriers et solliciter le plus haut rendement... L'Arabe vit fort mal et d'une façon irrégulière; il fait succéder une orgie. de viande à une quasi-abstinence; il se plie aux lois restrictives de la nutrition, qui, dans ces pays du sud, sont la température et l'inaction; et ainsi, il a fourni à la légende, qui vole auprès des amateurs de terres éloignées, des ailes d'une certaine envergure.
Non, la sobriété de l'Arabe n'est pas un fait scientifique. Elle tient à sa pauvreté et à sa paresse. Mais dès qu'il se met au travail, c'est un organisme gourmand, robuste, un transformateur puissant de la plus utile des énergies...
Je vous prie d'agréer, monsieur le Ministre, avec mes sentiments de reconnaissance, l'hommage de mon profond respect.
Le lecteur se demandera sans doute si un parti quelconque a été tiré par les administrations de l'Etat des deux documents mis sous ses yeux, et qui, aux affaires étrangères, à l'intérieur, ou surtout aux colonies, s'est appliqué à organiser la vie indigène selon les méthodes les plus dignes de notre pays. Je ne saurais y répondre. Mais l'Italie est entrée, depuis sept ans, dans cette voie scientifique, la seule humaine, tandis qu'une commission officielle discute indéfiniment, chez nous, et stérilement.
La publication que j'ai faite se comprend dès lors; elle signifie que l'heure des paroles est passée. Et puis elle vient à point pour aider à l'effort de notre diligent ministre des colonies, déjà instruit par une longue et solide expérience personnelle.
Puissance coloniale, tournée comme certaines fleurs vers la lumière des rivages méditerranéens, la France s'étiolerait si, par malheur, elle s'écartait de cette orientation favorable..

Professeur JULES AMAR