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Le Téléphone
Le journal professionnel, "l’Épicerie-Crèmerie" nous apprend qu'une charmante surprise nous attend à la rentrée des vacances. Notre vie domestique sera prochainement agrémentée de petites scènes dans le genre de celle-ci. Désormais, au moment où vous vous mettrez à table et dès l'instant que vous attaquerez les hors-œuvre, vous entendrez retentir la sonnette du téléphone. Précisément, l’un de vos convives est en retard. Vous vous précipitez sur vos récepteurs. Vous recueillez alors l’écho d’une voix féminine, suave, engageante, caressante, qui vous conseillera d’un ton persuasif de ne pas commencer votre déjeuner sans boire un verre de porto X et de bien vérifier la présence sur votre table des pickles Z ou de la moutarde Y. Voilà la dernière trouvaille de nos commerçants : organiser la publicité téléphonique individuelle à domicile. Cette publicité sera spécialement adaptée aux heures de la journée et aux différentes occupations de la vie quotidienne. Il n’est pas besoin d’être doué d’une imagination puissante pour se rendre compte immédiatement du genre d'existence que nous prépare cette innovation. Lorsqu’à la tyrannie du coup de sonnette s’ajoutera l’ironie de ces communications décevantes, l'exaspération chronique de l’abonné ne tardera pas à prendre la forme de la folie furieuse. M. Léon Bérard, dans un récent discours, a dénoncé les méfaits de l'abus du téléphone dans la civilisation moderne. Qu'aurait-il dit s’il avait prévu cette nouvelle aggravation de ses riœueurs? Demain, lorsque notre ministre se recueillera devant une page blanche pour y jeter le plan d’une belle harangue, son chef de cabinet s'excusera d’être obligé de lui passer une communication urgente et confidentielle. Et l’infortuné entendra alors une voix douce lui vanter les mérites exceptionnels d’une encre sans rivale, d’une plume incomparable ou d’un buvard défiant toute concurrence. Entre nous, on ne m'ôtera pas de l'idée que cette nouvelle terrifiante est secrètement lancée par notre administration des téléphones, dont le but avoué, on le sait, est de raréfier le nombre de ses abonnés, qu’elle n’arrive pas à servir avec le pauvre matériel existant. Il est bien évident, en effet, qu'une catastrophe de ce genre ferait promptement diminuer le format et le volume de l'annuaire, qui, en peu de temps, prendrait les dimensions d'un petit almanach de poche. Mais l'homme moderne n’échappera pas à son sort. Lorsqu'il aura brisé la tyrannie du téléphone, la T. S. F. sera là pour lui imposer une nouvelle servitude. La publicité arrivera tout de même à son domicile, sans fil, par l'interphone et le mégaphone. Cela lui apprendra à vouloir faire des miracles. Que diable allait-il faire dans cette galène !.. ÉMILE. |
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