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CHRONIQUE DES TRIBUNAUX Le Prince Noir
C'est un vrai Prince noir qui est venu s'asseoir au banc de la partie civile, devant la neuvième chambre, présidée par M. Laugier, puisqu'il est le propre neveu de notre vieil ennemi, le roi Behanzin; le noir d'ailleurs le plus correct et le plus sympathique, docteur en médecine, licencié en droit et avocat inscrit au barreau de Paris. Il a été victime d'une mésaventure que Tout-Paris, et surtout Tout-Montmartre connaissait. Le 4 août, après minuit, il pénétrait dans un établissement, accompagné de son frère, quelques amis et une danseuse; ils voulurent se faire servir une bouteille de champagne. C'est une mode fort répandue; rien n'est plus élégant que de payer très cher une bouteille de cette liqueur que Murger, je crois, appelait du coco épileptique. Ordinairement, les tenanciers de ces « boites» ne refusent jamais les clients, et le prince Kojo-Tovalou s'attendait à être bien reçu à l'Elgaron de la rue Fontaine, lorsque, sur une protestation partie d'un groupe d'Américains, M. Renault, le gérant du lieu, signifia à M. Tricot, ami du prince, qu'on ne servait pas les nègres chez lui. Les Américains se piquent d'être démocrates, mais leur démocratie n'englobe pas les hommes de couleur. No coloured men! crièrent ceux de l'Elgaron en voyant les deux fils du roi du Dahomey. Et M Renault obéit sans ménagement. Il refusa la table qu'on lui demandait, alors qu'il y en avait quatre inoccupées; il repoussa rudement le prince Kovalou de la salle, qui est au premier, dans l'escalier, saisissant le prince par le collet de son veston et le bourrant de coups de poing, au dire de certains témoins, se contentant de le secouer, selon d'autres.
En bas, c'est-à-dire dans la rue, le prince et sa suite furent cueillis par des agents qu'un chasseur s'était empressé d'aller chercher. On alla s'expliquer au poste et l'explication a été reprise devant la onzième chambre. A mon humble avis, elle n'a pas fait une lumière complète. Des témoins se sont mis en contradiction avec eux-mêmes ou avec d'autres témoins. Mais ce fut souvent amusant. Pour achever cette audience de tribunaux comiques, Me de Moro-Giafferri, pour le prince, et Me Campinchi, qui assistait M. Renault, ont fait assaut d'humour, l'un au détriment du client de l'autre et l'autre au détriment du client de l'un. Il a été dépensé beaucoup d'esprit. Finalement le tribunal a condamné M. Renault à quinze jours de prison avec sursis et 200 francs d'amende.
EDGARD TROIMAUX.
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