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À PROPOS DES TRUQUAGES Le physicien et l’antiquaire Ce n'est pas le titre d'une fable. C'est, au contraire, une chose très réelle. Quelque invraisemblable que cela puisse vous paraitre, les physiciens ne dé- daignent pas parfois de sortir de leur tour d'ivoire. pour se mêler aux débats qui s'engagent entre certains antiquaires et leur trop confiante clientèle. Le laboratoire offre, en effet, un certain nombre dé moyens de contrôle et d'observation insoupçonnés des profanes... et des faussaires. Nous pouvons en citer quelques-uns. Des moyens optiques, d'abord. On sait que notre œil peut éprouver la même impression colorée tout en étant éclairé par des lumières de nature différente. Supposez, par exemple, qu'un objet envoie sur notre rétine du bleu et du rouge simultanément, il nous fera le même effet qu'un autre qui nous enverra du violet pur ; mais si nous plaçons devant notre œil un verre rouge, comme celui d'une lampe photographique, ce verre, qui ne laisse passer que les rayons rouges, laissera passer une partie de la lumière venant du premier objet (le rouge) alors qu'il arrêtera complètement toute la lumière violette venant du second. L'un paraitra donc clair et l’autre obscur. Ceci admis (et pour bien d’autres couleurs que le violet, qu'arrivera-t-il si on restaure, par exemple, un tableau ancien ? Les couleurs artificielles dont se servent les peintres sont toutes des couleurs qui nous envoient des mélanges assez complexes de rayons simples, rayons qui différent forcément beaucoup suivant l’originé de la peinture employée, tout en nous donnant la même impression colorée. À l’œil nu, les retouches se confondront avec les couleurs originales ; mais il suffira souvent d’interposer devant l'œil un verre coloré pour déceler leur différence. Celle-ci apparaîtra d’ailleurs quelquefois sur une simple photographie du tableau, surtout si en n’a pas utilisé de plaque orthochromatique, car les plaques ordinaires n’ont pas pour les diverses radiations simples la même sensibilité que l'œil ; le rouge, par exemple, s'y trouve très atténué, et les couleurs qui en contiennent seront plus modifiées que celles qui, sans en contenir, donnaient à notre rétine la même impression. Les timbres-poste qui, sans être des antiquités, sont, comme celles-ci, soumis à maints truquages, sont aussi justiciables du verre de couleur pour leur examen. Un timbre vu à travers un verre de sa propre couleur semblera disparaître presque complètement, alors que les oblitérations ou surcharges d'une couleur différente apparaîtront au contraire très noires sur un fond clair. Mais ce sont surtout les rayons X qui nous fournissent des moyens d’'investigation précieux, Je ne rappelle que pour la forme leur propriété bien connue de traverser des objets opaques à la lumière, comme le bois ou les chairs. Ils peuvent même pénétrer (surtout les rayons durs que donnent les tubes cathodiques à travers les pierres et les métaux, d'autant moins facilement loutefois que ceux-ci sont plus lourds. Comme ils peuvent, d'autre part, impressionner une plaque photographique placée au-delà de l'objet traversé, ils révèleront facilement, par son ombre, tout objet plus lourd dissimulé dans un autre. Le vieux saint en bois auquel on aura remis adroitement une tête où un bras retenu par un tenon de fer, le laissera voir aussi facilement que le blessé une balle qu'il à dans le corps. Les tableaux, eux aussi, réservent souvent des surprises à ceux qui les « passeront » aux rayons X. II faut savoir que- les couleurs anciennes sont, pour la plupart, très différentes comme composition des modernes. Ces dernières sont très souvent des couleurs d' aniline, dérivées par conséquent de matières organiques, assez légères, donc transparentes pour les rayons X. Les couleurs anciennes, au contraire étaient d'origine minérale, lourdes et opaques, sols de cuivre, comme les verts et certains bleus, sel de fer comme le bleu de Prusse, sel de plomb comme le blanc « d'argent », sel de plomb et de chrome pour le jaune, sel de mercure pour le vermillon ou le cinabre. Si donc on examine aux rayons X un vieux tableau dont les parties écaillées ont été ingénieusement refaites, celles-ci paraîtront blanches sur un dessin presque uniformément foncé. Un Trouillebert vendu pour un Ruysdael sera presque complètement transparent alors qu'il devrait être opaque. Mais le plus amusant, c’est que les rayons X ont permis de retrouver des tableaux anciens sur des toiles qu'on avait recouvertes ultérieurement de peinture plus moderne pour profiter d'un support d'aspect vénérable. C'est ainsi que, sous un tableau attribué longtemps à Van Ostade, mais qu'il n'esl certainement qu'une imitation avant tout au plus quelques lustres, on a trouvé sous la scène paysanne visible à la lumière ordinaire un groupe d'animaux de basse-cour dont les silhouettes apparaissent seules dans une radiographie. Et cela, bien entendu, sans abimer en rien le prétendu Van Ostade. Je bornerai là mes exemples ; ils suffiront, j'espère, pour convaincre mes lecteurs que les physiciens sont des gens dont les antiquaires doivent se méfier. Raymond Lulle |
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