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 Le nouveau jeu

Sur tous des toits de Paris, sur tous les balcons, vous voyez pousser des poteaux télégraphiques reliés par des fils de métal, ce qui n'améliore pas l'aspect des immeubles au point de vue esthétique, mais ce qui leur donne un petit air scientifique ; et cet air scientifique est le style de l'époque.

Dans les maisons habitent des civilisés qui veulent profiter des nouvelles découvertes de la science pour savoir, le matin, le temps qu'il fait sans avoir besoin de mettre le nez à la fenêtre, et pour connaître, à midi, les cours de la Bourse sans avoir besoin d'aller à la Bourse, et pour entendre, le soir, un pelit air de violon sans avoir besoin d'aller au concert, ou un petit monologue de M. Poincaré sans avoir besoin de manger des choses compliquées dans un banquet politique.

C'est effrayant ce qu'un homme de quarante-cinq ans peut avoir vu sortir, conme merveilles de La science ! Il a vu inventer la bicyclette, l'automobile, le phonographe, le cinématographe, l'aviation ; il entend aujourd'hui la téléphonie sans fil. Mais, s'il est raisonnable, il n'en est pas plus fier pour ça car les merveilles de la science n'améliorent pas le sort de l'Humanité, et c'est une étrange erreur que de prendre pour un perfectionnement ce qui esk une complication.

Il me semble bien avoir vu des gens heureux, dans mon enfance. Leur vie n'était pas perfectionnée par des truquages mécaniques. Ils avaient moins de nerfs que nous n'en avons ; ils avaient plus d'idées personnelles, et des sentiments plus frais ; ils connaissaient la paix de l'esprit et du cœur.

Aujourd hui, dans les moments où nous ne nous embêtons pas, il y a toujours quelque chose qui nous embête. Comme compensalion, nous avons toujours un jouet nouveau. Je connais un bonhomme qui ne dérageait pas, il y a vingt ans, parce que sa voisine de l'étage inférieur lui jouait la Valse de Faust, sur le piano, quatre heures par jour. Il invoquait vainement la loi el souhaitait la mort de sa voisine. Cette musique exécutée par une musicienne obstinée et invisible lui semblait abominable, tyrannique.

Un jour, quelque diable malicieux inventa le phonographe. "Mevveille de la science !" s'écria le bonhomme... Cetle musique qui sort d'une boite, n'est-ce pas de la magie ? Il acheta un phonographe, comme tout le monde. Et, six heures par jour, il se régala et régala ses invilés de la Valse de Faust. Puis il se lassa du phonographe, comme tout le monde. Il balança son appareil et se reprit à piquer des attaques de nerfs lorsqu'un phonographe attardé chez le bistro voisin lui envoyait des bouffées de la valse de Strauss

Or Le même diable malicieux vient d'inventer la téléphonie sans fil. "Merveille de la science !" s'écrie de nouveau notre homme. Cette musique qui vient de la Tour Eiffel, n'est-ce pas de la magie ?

Comme tout le monde, il a planté des poteaux télégraphiques sur son balcon, et il se régale de la Valse de Faust, parce que cet air-là vient de la. Tour Eiffel. Il est facile de prévoir ce qui va arriver. Dans six mois, le bonhomme sera excédé du radio-concert, et sa femme mettra du linge à sécher Sur les fils du téléphone sans fil, installé au balcon. Conme tout le monde.

Les Parisiens se promèneront alors dans les rues pavoisées de draps, de caleçons et de liquettes, à l'instar de Toulon. Et ils s'écrieront avec admiration "Merveille de la science !" Grâce à l'invention du téléphone sans fil, chacun peut aujourd'hui faire sa lessive. Chez soi, comme en province.

G. DE LA FOUCHARDIÈRE.