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Excelsior


Excelsior 03 affaire Judet

M, ERNEST JUDET COMPARAÎTRA MERCREDI PROCHAIN DEVANT LA COUR D'ASSISES

On reproche à l’ancien directeur de « l’Éclair » des tractations coupables avec l'Allemagne.

M. Ernest Judet condamné, par contumace, à la déportation perpétuelle le 4 février, pour intelligences avec l’ennemi, va être jugé contradictoirement en cour d'assises, le mercredi 27 juin et les jours suivants.

On se rappelle que l’ancien directeur de l'Éclair est venu spontanément se livrer à la justice française, après les arrêts de la chambre des mises en accusation mettant hors de cause M. Paul Meunier et Mme Bernain de Havisi inculpés en-mème temps que lui, et Hans Bossard.

Le supplément d'instruction ordonné par le président Gilbert, et qui fut confié à M Cluzel n'a pas donné de résultats importants, M. Judet s'étant borné à prendre connaissance du dossier et se refusant à s'expliquer avant l'audience publique sur les charges relevées contre lui.

On ne sait encore quel sera le système de défense de M. Judet et de son avocat, Me Léouzon Le Duc. On ignore s’il s'efforcera seulement de contester la gravité des faits qui lui sont reprochés ou si — plutôt— il ne fera pas état de documents jusqu'ici inconnus et de nature à le disculper. Dans ce dernier cas les débats seraient forcément interrompus, des vérifications seraient ordonnées, des commissions rogatoires lancées, des experts nommés, des rapports produits, avant que les débats puissent reprendre leur cours.

L’accusation

L'accusation relève comme charges contre M. Judet, en premier lieu la correspondance chiffrée échangée en 1914 entre le sous-secrétaire des Affaires étrangères allemand, M. von Jagow, et le baron de Lancken, ancien conseiller de l'ambassade allemande à Paris. Une première dépêche de M. von Jagow, adressée le 15 décembre à M. von Lancken, alors chef du département politique en Belgique occupée, est ainsi conçue :

— Suivant des nouvelles suisses l'état des esprits serait actuellement moins favorable pour nous qu'il y a quatre semaines. Un revirement ne serait possible qu'après un succès important de l'Allemagne et une propagande de préparation. Je voudrais gagner Judet pour cette propagande. Au début, il a refusé de servir d'intermédiaire, mais finalement il a consenti sous les conditions suivantes : attendu qu'il doit abandonner la direction de son journal d'une valeur d'un million et demi et qu'il risque un demi-million de fortune privée, il demande deux millions, en échange de quoi il mettrait tout son pouvoir à notre disposition. La somme me semble immense. Prière de donner avis, Je reste ici jusqu'à lundi.

M. von Lancken répondit : —-Judet n’est pas certes dépourvu de talent comme journaliste, toutefois, il me semble absolument inapte pour la mission qu'on veut lui attribuer. On ne peut nullement se fier à lui, il n'est pas pris au sérieux au point de vue politique, et malheureusement il a conduit fort mal les journaux qu'il à dirigés, tout d'abord le Petit Journal, plus tard l’Éclair. L’Éclair était jugé ruiné, la situation de fortune personnelle de Judet était jugée depuis quelque temps fort dérangée. Sa femme, une Anglaise, a des rapports avec le général French, si je ne me trompe pas, de nature familiale, que Judet a toujours cultivés, malgré ses articles anglophobes.

Malgré ces réserves du baron, le marché fut conclu. L'accusation soutient que le marché fut conclu et elle s'appuie sur deux autres dépêches des mêmes correspondants, sur 10 témoignage de M. Hans Bossard et sur les relations de Judet avec Hans Bossard.

En effet, le 10 février 1915, M. von Jagow écrivait au baron Lancken qu'au cours d'entretiens entre M. Judet et l’ambassadeur Romberg, Judet prétendait avoir gagné le pape à ses plans bonapartistes et que le pape lui avait remis, à lui, Judet, des instructions pour le clergé français, en vue de mettre ce clergé en garde contre une coopération avec le gouvernement de la République. Et M. von Jagow se demanda si M. Judet ne se vantait pas et n'exagérait pas.

Le rôle de Mme Bossard

L'accusation, d'autre part, se base sur les témoignages de Mme Bossard, qui déclare avoir reçu de son mari des confidences sur les agissements de Judet.

Mais c’était pour le compte du gouvernement suisse, disait Bossard, qu'il désirait voir Romberg.

En 1915, Judet fit plusieurs visites en Suisse, Il correspondait avec Bossard en termes convenus que, parfois, ce dernier, dictait à sa femme, et dont elle n'eut la clef que plus tard. Bossard adressait des rapports sur ce que lui écrivait Judet, à M. von Romberg. Mme Bossard fut chargée d'en dactylographier un certain nombre. En septembre 1915, Bossard quitta Lucerne pour venir s'installer à Berne, dans la villa Zerleder, communiquant par un petit sentier sous bois avec l'ambassade allemande tout proche. Une nuit de novembre, en rentrant de l'ambassade, Bossard réveilla sa femme pour lui montrer un paquet de billets, représentant 990,000 francs, que venait de lui remettre M. von Romberg, en attendant le reste, 4 million et 10,000 francs qu'il toucherait peu après. Mme Bossard, quelques jours plus tard, compta également le million et les 10,000 francs. Bossard déposa le tout à la Banque commerciale Suisse, en expliquant que cet argent provenait d'un ami qui voulait mettre sa fortune à l'abri du fisc français.

Ce témoignage de Mme Bossard s'est trouvé confirmé par tout un ensemble de constatations, notamment par le fondé de pouvoirs de la Banque commerciale de Bâle, M Tschudy.

Le 24 octobre 1915, des documents intéressants furent découverts dans les bagages de Mme Bossard à la douane de Pontarlier. Ils provenaient de Judet. Bossard, prévenu, dépêcha à Paris sa domestique, la femme Irénée, pour prévenir Judet. Sur l’intervention de celui-ci, la restitution des papiers, compromettants fut décidée. Mais elle ne put avoir lieu. Et les pièces accusatrices furent retrouvées ultérieurement dans les dossiers des archives de la sûreté générale.

Enfin, au début de 1918, Mme Bossard, ayant rompu avec son mari et demandant le divorce contre lui, dénonça les relations de son mari avec Judet et Romberg. Et invoquant des témoignages, rétablissant de mémoire le texte de documents importants, Mme Bossard fournit à l'accusation tout un ensemble de données extrêmement accablantes pour l'inculpé qui comparaîtra mercredi devant les jurés de la Seine,