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valeur du mark 1

Dusseldorf, octobre 1923 (de notre envoyé spécial).

Parlons monnaie, d'abord, parce que c'est le fait qui vous frappe en débarquant.
Le papier allemand fait une concurrence réelle au papier russe des temps héroïques du nouveau régime. Alors que la Russie cependant ne fut jamais surprise par le manque de papier à imprimer en roubles, le Reich semble avoir été pris en défaut. On a manqué d'imprimeurs. C'est à tel point que Berlin a été dans l'obligation de prendre des billets de mille mark imprimés en noir avec une jolie vignette, à la mi-décembre 1922 et de les faire repasser sous la machine pour ajouter, en exergue, les mots « Eine Milliarde Mark » imprimés en rouge, recto et verso. Donc, en moins de dix mois, un simple billet de 1.000 est devenu un papier qui vous a fait milliardaire...
Mais, que peut-on faire avec un milliard le 15 octobre 1923, en Allemagne. Mieux vaut citer des chiffres. Ils sont suffisamment éloquents par eux-mêmes. Voici quelques prix. Je les indique en millions de mark, car il y aurait trop de zéros, sans cela à aligner.
Un parcours en tramways... 50 Millions
Le 9 janvier, le même parcours coûtait... 80 mark.
Une barbe chez un coiffeur de la ville... 200 Millions
Un demi de bière (jadis 20 pfennigs)... 100 Millions
Un journal de Berlin avec le supplément... 50 Millions
Une feuille dite d'information... 30 Millions
Un modeste cigare sans bague... 110 Millions
Une cigarette (on ne vend plus qu'à la pièce)... 70 Millions
Une chambre d'hôtel... 10 000 Millions
En plus le « Wohnsteur » lisez l'impôt... 2 700 Millions
Le chauffage de la chambre... 750 Millions
Un café, le matin, avec un petit peu de lait, 3 petits pains et un rond de beurre... 2 000 Millions
La carte des restaurants porte, en tête des mets, cette mention : « Les prix sont indiqués en milliards. » Et vous chercheriez en vain, en dehors des potages, des salades et des fruits, quelque chose qui ne coûte qu'un seul milliard.
Au change, on vous donne pour 100 fr. entre 25 et 30 milliards. Ça monte et ça descend sans qu'on sache pourquoi, d'une heure à l'autre. Un Allemand me disait : Il faut boire vite le verre de bière qui est tiré, sans quoi son prix augmente avant qu'il ne soit vidé. C'est tellement juste que plus un seul objet n'est affiché ou étalé avec un prix marqué. Je parle des objets de besoins courants, les magasins de luxe sont fermés et les volets sont clos ou les grilles tirées. S'il arrivait à quelqu'un d'aller acheter un piano, un vase ou quelque chose qui ne soit pas indispensable, tout de suite on le lui vendrait en dollars, pas autrement...
Voici maintenant des prix de comestibles chez de modestes commerçants qui ne peuvent laisser ouverte leur boutique que quelques heures l'après-midi, c'est-à-dire entre le moment où la marchandise arrive et le moment où elle est vendue :
50 kilos de pommes de terre... 3 000 Millions
Un pain d'une livre... 80 Millions
Une livre de viande (déchets)... 1 000 Millions
Viande de qualité... 3 500 Millions
Un demi-livre de beurre... 700 Millions
Or, un ouvrier, qui n'est pas spécialiste, travaille six jours et gagne un milliard par jour. Ceci vous permet de comprendre pourquoi la situation présente sera de très courte durée. Ceci vous explique aussi pourquoi, chaque jour, il y a des pillages de magasins dans les villes de la Ruhr, pillages qu'on ne signale même plus.
Ceci, enfin, montre qu'il va falloir un changement à très brève échéance dans cette partie de l'Allemagne qui, depuis le 9 janvier 1923, a vécu assez facilement, assez largement même, sans travailler, sans économiser et sans songer au lendemain. Aujourd'hui, plus rien ne vient., Il faut « trouver » du travail qui assure la matérielle pour nourrir les siens.
Grave problème...
Tout le monde le sait, le sent. Les figures sont contractées, les visages inquiets. Mais dans Düsseldorf, ville momentanément morte, la poétique allemande aime encore les fleurs. Et, sur le pont de la Koenigsallee, la marchande étale quelques fleurs sans odeur. L'amoureux donne 500 millions, en choisit une et l'offre à la blonde jeune femme qui apprécie ce présent à sa puissante valeur.

A. DE GOBART.