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L'Intransigeant 19 septembre 1923 (art. page une)


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MÉDITATION SUR LE DÉSASTRE
Quand la terre frissonne

Devant de tels cataclysmes, les bonnes gens ont coutume de s'écrier . « Nous ne sommes rien en rien » Ils ont bien raison. Devant la maternelle et marâtre nature, nous sommes de ridicules microbes. Qu'est en effet ce tremblement de terre qui secoue dans ses profondeurs un puissant empire ? Rappelez-vous ce qu'on nous enseignait à l’école sur la grandeur des montagnes comparée à celle de la planète. Celle-ci réduite aux dimensions d'une orange, les plus hautes montagnes n’atteindraient pas même les faibles bosselures du fruit.
Un tremblement de terre se réduirait à une secousse imperceptible, qui ne se discernerait pas à l'œil nu. Ce frisson léger, c'est ce qui vient de tuer des centaines de mille hommes et d'anéantir de colossales richesses.
D'autre part, voyez le merveilleux effort de la frêle créature humaine luttant au sein de l’épouvantable malheur ? Vous avez tous admiré l'opérateur de la T.S.F. de Tomioka. un brave homme nommé Taki Yonemura. Ce héros est resté à son poste alors que la terre se dérobait sous lui ; il a bravé toutes les secousses ; son appareil a été endommagé et il l'a réparé vaille que vaille. Pendant trois jours, disent les journaux, sans sommeil et sans vivres, lançant par le monde radio sur radio, donnant les seules nouvelles authentiques de la catastrophe, appelant au secours de ses malheureux concitoyens, il demeura calme, courtois, inlassable.
Aimons-le, ce chétif insecte humain, enveloppé de ruines, menacé continuellement de mort, et maintenant le contact avec les navires du large, avec tous les peuples de la planète !
Il est évident que la catastrophe eût été très considérable dans quelque situation que se trouvât la nation japonaise. Toutefois, elle est fortement aggravée par ce que je nommais, dans un article déjà ancien, paru ici-même, les pièges du progrès.
Dans sa route à travers l'inconnu, l'humanité améliore. son destin comme elle peut, mais à toute amélioration se mêlent des dangers. souvent formidables. Ainsi, la grande industrie met presque tout l'Occident de l'Europe à la merci de crises économiques et ces crises sont de plus en plus angoissantes. Ni l’Angleterre, ni l'Allemagne, ni la Belgique, la Hollande, la Suisse, l'Italie ne sont à l'abri des vastes famines consécutives à d'immenses chômages. L'industrie a développé l'alcoolisme, elle tend jusqu'à présent à rabougrir les hommes : le type anglais moderne est inférieur physiquement au type anglais du passé. La déconfiture allemande fut un piège du progrès : les Teutons eurent une confiance exagérée dans leur supériorité économique….. Et le malheur du Japon est considérablement aggravé par l'énorme développement de l'industrie.
Ni Yokohama ni Tokyo n'eussent souffert autant — il s'en faut de beaucoup — sans leur accroissement si rapide et, à maints égards, si téméraire. Il y aurait eu bien moins de morts. Quant à la destruction des richesses (qui retentit toujours sur le sort des hommes), elle eût été incomparablement réduite.
Ces brèves réflexions ne sont pas inspirées par des vues pessimistes. La voie que l’homme suit depuis les temps préhistoriques est fatale ; j'ignore si le bonheur a crû sur la terre (le bonheur n'est peut-être qu'un mot vide de sens), mais j'admire que la fragile bête verticale ait pu sortir de la caverne, créer les civilisations égyptienne, assyrienne, grecque, romaine, chinoise, enfin l'effarant monde moderne.
L'homme parle à l’homme à travers les océans, il a conquis la route du ciel après celle de la terre et de l'eau, il utilise des énergies au prix desquelles il n'est qu'un insecte, il pénètre l'infinitésimal et dénombre des millions d'astres que son œil seul serait impuissant à voir. Notre pauvre, destin a quelque chose de prodigieux, et à vivre peu d'années, mieux vaut vivre en puissance. Mais tout de même, un faible frémissement du sol, quelques degrés de chaleur et jusqu'à d'infimes organismes disposent de notre existence... Nous avons de grands sujets d'orgueil et de plus grands sujets d'humilité.

J.-H. ROSNY AINE de l'Académie Goncourt