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RENOMMÉE Les bizarreries de la gloire Il suffit de fréquenter divers milieux littéraires pour se rendre compte de l'instabilité et de la cocasserie de la gloire. Il fut un temps où Alfred de Musset était tombé dans le troisième dessous, parmi la génération alors nouvelle (hélas !). On entend couramment dire de nos jours, dans les milieux jeunes : — Hugo? Ça n'existe pas. Loti ? N'offre aucun intérêt ? Flaubert? Il faut le déboulonner. Mais c'est dans le grand public, loin de Paris et des villes importantes, que la gloire révèle toute sa ‘misère. , On peut à peine se figurer le nombre de gens qui ignorent totalement Rabelais, Molière, Racine, Lamartine, Baudelaire, ou Ampère, Berthelot, Lavoisier, Lamarck. Depuis plus de vingt ans, je m'amuse à interroger, sur ce sujet, au cours de mes voyages ou de mes villégiatures, des gens très simples. J'obtiens les réponses les plus ahurissantes. Presque tout le monde connaît Napoléon, mais sans savoir au juste quelles furent ses victoires ni à quelle époque il vécut. Pour les uns, ça se passa il y a une cinquantaine d'années ; pour d'autres c'est très ancien, au point que certains croient que Jeanne d'Arc et Napoléon furent contemporains. Le nom de Pasteur est très répandu, mais presque toujours comme guérisseur de la rage et rien n'est moins prouvé que l'efficacité du traitement anti-rabique. Les noms des différents présidents de la République, antérieurs à la guerre, sont le plus souvent ignorés. Parce qu'il a été assassiné, Sadi Carnot a laissé un souvenir plus ou moins vague, mais Félix Faure, Grévy, Loubet, Fallières sont très oubliés. Il en sera probablement ainsi de M: Millerand. Gambetta évoque des souvenirs, parmi les vieux ou ceux qui se souviennent des leçons de la primaire. On le dénomme souvent Grandbêta. Victor Hugo est bizarrement connu par quelques-uns : - L'a été en ballon avec Grandbêta me disait un vieux. — C'est lui qu'a fait Jean Valjean, me répondit un jeune, mieux renseigné. Le nom de Clemenceau s'efface peu à peu et se déforme parfois. Certains le prennent pour un général ou pour un ex-président de la République. Il passe pour très courageux. Tout compte fait, on se souvient mieux de Joffre que de Foch, mais la plupart des autres généraux de la grande guerre sont inconnus ou n’ont qu'une renommée falote : ils seront plus vite oubliés que Bazaine où même que Boulanger. Il y a dix ans, le nom de Rostand avait pénétré dans les champs ; aujourd'hui ce nom ne dit plus rien à personne. Quant aux hommes célèbres d’aujourd’hui, il est rare qu'on en ait entendu parler. Presque tous les membres de l'Académie française et de l'Académie Goncourt n'ont aucune espèce de renommée ; on les ignore, purement. et simplement. Parfois, à cause de la politique, le nom de Barrès évoque quelque chose de vague, et aussi le nom de Daudet, non du père mais du fils. M; Chéron est une gloire incontestée : il dépasse de loin M. Poincaré, qui pourtant jouit momentanément d'un certain prestige. Les autres ministres flottent dans le brouillard. En somme, dans les milieux simples, la gloire apparaît comme une balançoire: Les plus grands des humains n'y laissent qu'un sillage très indistinct, et le plus souvent rien du tout... Même dans les milieux moins simples, la renommée est fréquemment une chose ridicule et désordonnée. Personne à peu près ne connaît les plus grands savants, ceux qui ont contribué à nous faire pénétrer dans le mystère du monde. La gloire des écrivains et des artistes va au petit bonheur. Une jeune dame, grande lectrice, me disait il y a trois ans sur une plage : — Le livre de vous que j'aime le plus, c'est « Fromont jeune » et « Risler aîné ». Pauvre Daudet ! Jusque dans le monde parisien, la distribution des éloges se fait de la manière la plus réjouissante. Mais le comble, c'est l'opinion que l'on se fait à l'étranger des gloires françaises : là, l'incompréhension des gens cultivés est absolument fantastique. Lorsque je vivais, en Angleterre, j'avais fini par renoncer à parler de nos savants, de nos hommes de lettres, de nos artistes, tellement l'ineptie de mes amis britanniques m'apparaissait irrémédiable. D'autre part, que de fois j'entends mes amis parisiens parler des grands hommes étrangers aussi bêtement que les Anglais me parlaient des nôtres. Tout cela n'empêchera pas les jeunes gens et les vieillards de rechercher ardemment la renommée... Et comme ils auront raison. J.H. ROSNY AINE |
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